XXe siècle

Heinrich Mann, la démocratie et la haine

Né en mars 1871 à Lübeck, ancienne ville hanséatique de l’Allemagne du Nord, Heinrich Mann atterrit dans l’Empire Allemand nouvellement proclamé. Il est l’ainé d’une fratrie de cinq enfants. Le frère cadet de Heinrich, Thomas Mann, deviendra comme lui écrivain; il est l’auteur des Bruddenbrook (1901).

Exclu début 1933 de l’Académie des Beaux-Arts de Berlin dont il était le président depuis 1930, Heinrich Mann est contraint à l’exil par les nouveaux dirigeants national-socialistes. Dès son arrivée en France, l’intellectuel allemand publie plusieurs essais et articles dans des magazines d’exilés et dans La Dépêche de Toulouse afin de dénoncer le régime qui sévit en Allemagne.

En fin d’été 1933 parut d’abord aux éditions Querido à Amsterdam la version allemande de son essai Der Haß, Deutsche Zeitgeschichte, puis en octobre chez Gallimard la version française, La Haine, Histoire contemporaine d’Allemagne. La version allemande est aujourd’hui éditée chez S. Fischer Verlag; en France, aucune réédition n’a été publiée depuis 1933.

Dans La Haine, Heinrich Mann évoque son enracinement dans une certaine tradition allemande, qu’il oppose aux parvenus et nouveaux convertis à la cause allemande :

Je suis issu d’une vieille famille de l’ancienne Allemagne, et celui qui a le sentiment de la tradition est armé contre les faux sentiments. Car la tradition nous rend aptes à la compréhension qui, à son tour, nous incline vers le scepticisme et la douceur. Seuls des parvenus se conduisent parfois en énergumènes.

L’appartenance à une tradition, à une « vieille famille de l’ancienne Allemagne », permet ainsi la compréhension de ses origines et amène lucidité et humilité quant à sa propre importance. Sans cet enracinement, l’homme parvenu doit s’agiter pour exister, cherchant sans cesse la reconnaissance qu’il désire. Un de ces individus excités et possédés est Adolf Hitler, qui, par son incapacité d’accepter ses défaillances artistiques, dirige sa haine contre le jury et ses membres qui avaient défavorablement jugé ces dessins. Heinrich Mann, amer, constate :

Il n’avait tenu qu’à eux qu’au lieu de passer dictateur il restât simple raté.

Dans la suite de son essai, Heinrich Mann met en garde contre le dédain des « civilisés » envers les « barbares », les national-socialistes et leurs origines populaires jugées vulgaires. C’est son ancrage dans la tradition, et non pas dans le nationalisme, qui permet à Heinrich Mann de prévenir les ministres, les parlementaires et les écrivains allemands, qu’ils seront

toutes les victimes indiquées d’une violence sauvage qui montait, déjà s’agrippant au pouvoir et n’attendant plus que l’occasion d’éclater. Eux-mêmes avaient appelé les excès futurs, justement par leur mépris de civilisés pour les forces aveugles et barbares. Ils en ricanaient de dégoût, ils en avaient des sursauts de révolte tardive, d’optimisme fou, et même de la curiosité.

La République dut succomber pour avoir laissé toutes les libertés à ses ennemis et n’en avoir pris aucune.

Des individus sans conscience s’étaient mis en commun pour abuser des libertés publiques mal gardées, et ils avaient profité d’une crise qui tenait plus encore à l‘âme troublée d’un peuple qu’à son économie.

Cette situation rappelle franchement une autre, actuellement en plein essor au pays de la liberté et la fraternité, avec ses dérives dangereuses pour la liberté et la démocratie. Heinrich Mann définit ainsi le racisme comme « la sélection des non-valeurs » et constate que « l’antisémitisme trahit un défaut dans l’équilibre intérieur d’une nation« .

Une phrase de l’exilé Heinrich Mann semble proprement prophétique par son évocation de l’origine de ces « barbares » et « incultes ». Ceux-ci ne sont pas une entité naturelle, mais le résultat d’un manque d’éducation, et victimes de la misère. Le « pauvre diable » de l’Allemagne du début des années 30 devient une figure symbolique de tous les êtres humains privés de leurs droits :

le pauvre diable ne savait que hausser les épaules. Ignare et inculte, c’était trop facile de lui rendre haïssable la République, justement pour qu’il n’aperçoive pas les premiers auteurs de ses malheurs. Vingt ans plus tôt, alors que la misère ne les avait pas affaiblis, tous auraient éventé le truc.

Comment éviter que « les forces aveugles et barbares » nous violentent? En défendant la liberté, en défendant l’information libre et l’éducation et en garantissant une vie décente à tous. Si ces fondamentaux de la démocratie ne sont plus respectés, alors nous allons envoyer encore plus de barbares à l’État islamique, et encore plus de pauvres diables aux partis politiques nationalistes. Car la vraie haine, écrit Heinrich Mann si lucidement, la haine la plus atroce et la plus destructrice n’est pas celle que l’on croit:

La vraie haine, celle dont nous ne mesurons jamais la profondeur, ce ne sont pas nos défauts qui nous l’attirent, ce sont nos qualités.

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La basilique du Sacré-Cœur à Alger

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Alger, basilique du Sacré-Cœur © A.B.

Une apparition dans une rue voisine, près de mon passage en voiture, m’a fait retourner la tête : « Mais qu’est-ce que c’est ? » – « Quoi donc? » – « Ce truc là, derrière. Il y a une centrale nucléaire à Alger ? »

Et voilà – je l’avais fait, LE commentaire qu’il ne fallait pas faire. Je me suis disqualifiée, je suis ignare, sans aucune culture architecturale moderne. Mais pardon, toutes les tours de refroidissement des centrales nucléaires ressemblent à cette tour-là. « Mais non », me dit notre guide, « c’est la basilique du Sacré Cœur. » Une basilique. J’ai une excuse de ne pas l’avoir reconnue toute de suite : en tant que historienne, j’ai le cerveau formaté. Pour moi, une basilique est une structure architecturale rectangulaire, avec deux nefs, et de préférence d’époque romaine ou romane. Ce bâtiment inédit au cœur d’Alger m’intrigue beaucoup, il faut absolument le voir. Au passage, je me souviens que ‘basilique’ n’est pas seulement une forme architecturale, mais aussi une église avec un statut privilégié, donné par le Pape.

Nous cherchons l’entrée de cette église, qui est entouré d’un mur et des grillages, et arrivons devant un portail métallique avec une sonnette. On sonne, rien ne se passe. On re-sonne. Une femme nous ouvre, et notre guide explique que nous souhaitons visiter la basilique. Oui, le recteur de la basilique est là, et le voilà qui arrive. Nous entrons. Du béton armé à la Ronchamps de l’architecte Le Corbusier, mais formant un espace inédit et bien plus majestueux. Des colonnes brutes et droites qui soutiennent la voute au centre, et qui contrebalancent des lignes douces comme des cordes d’une tente. « Vous voyez ? », demande le recteur qui nous fait la visite de la basilique, « cette église ressemble à une tente nomade, une tente berbère ». Et il nous attrape et nous emmène à un autre endroit précis. « Regardez, » dit-il, « regardez en haut, vous le voyez? »

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Alger, basilique du Sacré-Cœur. Colonnes et voute en béton armés © A.B.

Euh … non. On ne voit que du béton. Le recteur nous laisse chercher un moment, puis me fait un signe avec ses deux mains, le signe d’un cœur, puis il nous montre la voute. Oui, je le vois maintenant : depuis le milieu de ces colonnes, la voute forme un cœur, dont la pointe se trouve entre les deux colonnes en face.

Nous n’avons pas beaucoup de temps pour visiter cet endroit surprenant. On découvre une mosaïque romaine, le tunnel de la lumière formé par la fameuse tour, les vitraux, puis près de l’autel un coffre en bois ayant appartenu à la communauté des moines de Tibehirine (Tibérine), assassinés en 1996. En partant, je suis autant intriguée par cette basilique, coincée entre des immeubles Art-déco, que par cette tour centrale en béton, commencées quelques années seulement avant l’indépendance de l’Algérie. Quelle étrange église.

La basilique du Sacré-Cœur à Alger a été construite entre 1955 et 1963 par l’architecte René Sarger (1917-1988), en collaboration avec Paul Herbé (1903-1963) qui réalise le plan de la basilique, et Jean Le Couteur (1916-2010). René Sarger, un élève d’Auguste Perret comme Le Couteur d’ailleurs, obtient son diplôme de l’École spéciale d’architecture en 1938. Il est considéré comme le spécialiste des structures en coques minces de béton armé. Plus d’informations se trouvent sur le site de la Cité de l’architecture et du patrimoine.

Alger la surprenante, Egon Schiele et Stéphane Couturier

Alger - Cité "Climat de France"-Façade #2 / 2013 / C-Print - 160 x 160 cm and 100 x 100 cm / Edition of 5 each size

Stéphane Couturier, Alger – Cité « Climat de France »-Façade #2 © Stéphane Couturier / Galerie Polaris

Un des re-découvertes  à Paris Photo 2013 au Grand Palais, les photos des façades d’immeubles à Alger de Stéphane Couturier. Je ne sais pas si c’est un hasard ou une volonté picturale du photographe, mais en voyant ses photographies grand format, j’ai pensé à une toile de l’artiste autrichien Egon Schiele intitulé Maisons avec linge de couleur, banlieue II, qui a été vendu par le Musée Léopold, Vienna, in 2011 :

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Egon Schiele, Häuser mit Wäsche (Vorstadt II), 1914 © Leopold Museum, Wien

Le même à-plat des volumes, les couleurs variées en lignes horizontales et verticales et la symétrie rapprochent la photographie de Stéphane Couturier de la peinture de Schiele du siècle dernier. Le photographe, né en 1957 à Paris, a travaillé sur le thème Urban archeology entre 1995 et 2010. Ses photographies sont exposées à la galerie Polaris à Paris.