Histoire de l’art

De l’humilité académique

Il y a quelques mois, lors d’une vente de livres d’occasion, je tombe par hasard sur un volume de L’univers des formes, la prestigieuse collection de livres d’art dirigé par André Malraux et André Parrot. L’auteur de ce tome, le deuxième sur l’art romain, est Ranuccio Bianchi Bandinelli (1900-1975), historien d’art et archéologue italien.

Bandinelli

J’ouvre ce livre au titre mélancolique Rome, la fin de l’art antique; le toucher de son papier épais est très agréable. En feuilletant, je vois défiler de belles reproductions d’œuvres d’art en noir et blanc. Revenue à la page de garde, je lis le passage des Essais de Michel de Montaigne (1533-1592) :

Il se peut dire, avec apparence, / qu’il y a ignorance abecedaire / qui va devant la science; / une autre, doctorale, qui vient après la science; / ignorance que la science faict et engendre, / tout ainsi comme elle defaict et destruit la premiere. (Essais, I, chap. LIV)

Cette introduction philosophique d’un livre consacré à l’art romain me surprend. Je parcours le texte de Bandinelli jusqu’à la conclusion, et à sa lecture je comprends que le passage de Montaigne est bien l’introduction poétique d’une réflexion lucide et quelque peu désabusé de l’auteur, sur le savoir et le monde académique:

Nous ne conclurons pas. Nous refusons d’enfermer un grand phénomène historique dans quelques formules. Les formules ne servent qu’aux professeurs qui veulent éviter à peu de frais que les élèves ne posent des questions, et aiment avoir un mot d’ordre pour prouver que la démonstration de leur plus proche collège était fausse (c’est en cela que consistent généralement les satisfactions et les gloires académiques. (p. 369).

L’ignorance abécédaire précède la science, et l’ignorance doctorale lui succède. La vanité académique crée l’illusion d’une fin de science, d’une réponse finale. L’erreur supposée de l’autre devient la satisfaction du chercheur, et la justification de sa propre valeur.

Mais la science et l’ignorance sont les deux éléments d’un mouvement perpétuel de la pensée, tel ce mouvement du monde que le philosophe grec Héraclite appelle Πάντα ῥεῖ (panta rhei), tout est fluctuant. Le savoir élimine l’ignorance, tout en engendrant une nouvelle ignorance. Voici la leçon d’humilité d’un savant remarquable tel Ranuccio Bianchi Bandinelli.

Rome. La fin de l’art antique (L’Univers des formes). Éditions Gallimard, 1970.

Colloque Marie de Lorraine, 2nde partie

Marie de Guise-Lorraine 1515-2015

MariedeGuise2_Affiche

Été 1538. Marie de Lorraine, veuve du duc de Longueville, arrive en Écosse comme seconde femme de Jacques V Stuart. Leur mariage spectaculaire est célébré dans le bourg royal de Saint Andrews. De quelle famille vient la jeune femme, et qui sont ses modèles ? Dans quels lieux vit-elle en Écosse ? Quel est son statut ? Quelle image a t-elle auprès des Écossais, et cette image, change-t-elle entre 1538 et 1560?

Née en 1515, Marie est la fille aînée du premier duc de Guise et première de plusieurs générations de femmes remarquables. La dernière Guise naîtra cent ans plus tard, une autre Marie appelée Mademoiselle Guise (1615-1688). Avec elle se terminent cent ans d’histoire de la famille Guise, une branche passionnante au destin tragique de la maison de Lorraine.

Programme du colloque du 12 février 2016 à la bibliothèque Carnegie, Reims:

  • 9h00 Accueil
  • 9h30 Ghislain…

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« Les Tudors » à Paris, entre réalité historique et postérité

Artiste des Pays-Bas Elisabeth Ire, dit The Darnley Portrait, vers 1575. 113 x 78,7 cm huile sur bois Londres, National Portrait Gallery © National Portrait Gallery, London, England

Peintre anonyme, Elizabeth Ire, dit The Darnley Portrait, vers 1575 © National Portrait Gallery, Londres

Le musée du Luxembourg à Paris accueille depuis le 18 mars une des familles les plus rocambolesques de l’histoire de l’Angleterre: les Tudors. Comparé aux leurs, les scandales de la famille Windsor font pâle figure. Le danger était alors de succomber à la tentation de ce monde semi-historique peuplé d’Elizabeth la Reine Vierge, de Henri VIII Barbe Bleu et de Marie la Sanglante, le tout lorgnant vers le culte des séries télévisée comme Les Tudors ou Game of Thrones. Ce n’est pourtant pas une exposition dédiée aux « happy few », aux spécialistes de la Renaissance anglaise. Le musée du Luxembourg, en partenariat avec la National Portrait Gallery de Londres, organisatrice de l’exposition The Real Tudors: Kings and Queens Rediscovered achevée début mars, remet les choses simplement à leur place: au Seizième siècle.

Quelques réalités historiques, souvent occultées, sont ainsi rappelées au public, habitué à la surexposition aux images: il n’existe pas de portrait contemporain d’Anne Boleyn. Seule une petite médaille donne une idée de l’apparence physique de la femme pour laquelle Henri VIII a remué ciel et terre. La situation est comparable pour Jane Grey, la « reine de neuf jours »: aucun portrait contemporain à pu lui être attribué avec certitude. Ce n’est pas pour autant une succession de tableaux, de médailles et de chartes qui attendent le visiteur. L’ouverture au monde moderne et contemporaine est faite dès l’entrée. On est accueilli par un extrait de film de 1912, dans lequel Sarah Bernhardt incarne la reine Elizabeth Ier, fille d’Anne Boleyn, la seconde épouse d’Henri VIII. Dans une vitrine sur la gauche se trouve un manteau de sacre, le costume de cinéma porté par l’actrice Cate Blanchett dans le film « Elizabeth » (1998) écrit par Michael Hirst, l’auteur de la série télévisée à grand succès Les Tudors. Avant de passer au Seizième siècle, on aura reconnu en face la reine Anne Boleyn à la Tour de Londres, effondrée en pleurs, sur un tableau peint par Edouard Cibot en 1835 (musée Rolin, Autun). À droite sont le roi Henri VII, fondateur de la dynastie Tudor, et sa femme, Elizabeth d’York.

On entre ensuite dans l’espace qui présente la seconde génération des Tudors et ses contemporains français, de Louis XII à la famille de François Ier. Plusieurs portraits d’Henri VIII jeune, son armure porté au Camp du Drap d’Or près de Boulogne en 1520, des portraits des enfants de France et des chartes mettent en lumière les relations étroites entre les deux royaumes au début du 16e siècle. Une découverte est le portrait de Marie d’Angleterre par Michel Sittow, conservé au Kunsthistorisches Museum de Vienne, longtemps présenté comme celui de Catherine d’Aragon, première épouse du roi d’Angleterre. En 1514, cette jeune sœur d’Henri VIII fut envoyé en France pour épouser Louis XII.

Au tournant, l’impressionnant portrait d’Henri VIII en pied, la copie anonyme d’une œuvre de Holbein venu de Petworth House, prend tout la place et impose la présence physique de ce géant, renforcée encore par des habits somptueux et hors de prix. Le roi est suivi de portraits de ses femmes et de ses enfants Marie Tudor et Edouard, ce fils tant désiré peint par Holbein en 1538, où le petit garçon d’environ un an tient son hochet comme un sceptre.

La pièce suivante est consacré à Elizabeth, second enfant d’Henri VIII. À la suite de sa demi-sœur Marie Tudor, elle deviendra reine d’Angleterre en 1558. De magnifiques portraits d’elle – le portrait Darnley (ci-dessus) et le fameux portrait au phénix –, des portraits de ses courtiers et quelques objets précieux, comme sa bague renfermant son portrait et celui de sa mère Anne Boleyn (vers 1575) montrent tout l’éventail de la cour d’Angleterre entre représentation et intimité. Sa grande rivale Marie Stuart rappelle l’histoire mouvementé entre l’Angleterre, l’Écosse et la France à partir du milieu du 16e siècle.

La dernière partie de l’exposition évoque la présence des Tudors au théâtre, commençant par Shakespeare, puis dans l’opéra et dans la littérature du 19e siècle. Ces œuvres de fiction ont durablement marqués les représentations de la famille Tudor, et quelque peu obstrués les faits historiques.

Une dernière remarque sans doute anachronique, et qui peut paraître saugrenue. Mais peut-être donnera-t-elle matière à réflexion sur une époque où la reine était une vierge, mais aussi le chef d’état et le chef de l’armée. J’ignore si la recherche sur le gender, c’est-à-dire le genre et sa définition voire sa confusion, a déjà remarqué un étrange échange de symboles de féminité et de masculinité exprimé par la mode.

Marcus Gheeraerts le Jeune Robert Devereux, comte d’Essex vers 1597 218 x 127,2 cm huile sur toile Londres, National Portrait Gallery © National Portrait Gallery, London, England

Marcus Gheeraerts le Jeune, Robert Devereux, comte d’Essex, vers 1597 © National Portrait Gallery, Londres

Robert Devereux (1565-1601), comte d’Essex, porte sur ce portrait prêté par la National Portrait Gallery, les habits et le collier de l’Ordre de la Jarretière (en Anglais the Order of the Garter), le plus prestigieux des distinctions d’honneur de la chevalerie de Grande Bretagne, créé au 14e siècle. Le comte d’Essex était l’un des favoris d’Elizabeth Ier. Sa relation houleuse avec la reine est bien reconstitué dans Elizabeth I, un film de 2005 où la souveraine est incarnée par l’actrice britannique Hellen Mirren. Pour des yeux du 21e siècle, il est inhabituel de voir un homme portant ce qui ressemble à une robe. Si on revient maintenant sur le portrait dit Darnley d’Elizabeth Ier, elle y porte un pourpoint orné de broderies qui évoquent celles d’une uniforme de cavalier d’une époque bien plus récente. Ce détail curieux n’a d’ailleurs pas échappé à la National Portrait Gallery, qui décrit la reine « wearing a rather masculine doublet with a lace ruff collar » (« portant un pourpoint, un vêtement plutôt masculin »). Cette confusion visuelle entre les genres confirme à mon avis l’auto-identification d’Elizabeth Ier à une reine et un roi; elle est simultanément faible femme et chef suprême de l’armée d’Angleterre, une revendication d’ailleurs clairement exprimé quelques années plus tard dans son discours de Tilbury ou Armada speech de 1588.

Cette exposition au musée du Luxembourg me semble indispensable à toutes celles et tous ceux qui cherchent à dépasser la façade glamour et théâtrale de l’image des Tudors véhiculée par la télévision, le cinéma et par tout un courant de livres pseudo-historiques. En revanche, avec une série télévisée comme Wolf Hall, basée sur les livres de Hilary Mantel et encore et toujours consacré aux Tudors, la télévision s’approche peut-être d’avantage d’une certaine vérité historique.

Eugène Viollet-le-Duc : un Moyen Age version 2.0

Viollet-le-Duc, Le beffroi, 1874

Viollet-le-Duc, Le beffroi (1874). Étude préparatoire pour « Histoire d’une forteresse ». Aquarelle, rehauts de gouache. © Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’architecture et du patrimoine

Il a créé un Moyen Âge dont les normes ont durablement marqué l’imaginaire français et européen, voire mondial. Toute la variété du talent de Viollet-le-Duc est exposée à Paris au palais Chaillot, à la Cité de l’architecture et du patrimoine, jusqu’au 9 mars 2015.

Né en 1814, Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc sort de l’ordinaire par sa force créatrice, par ses puissantes visions du passé et par son exigence et son éclectisme artistiques. Cet architecte-dessinateur-scientifique excellait surtout dans l’anastylose (du Grec anastellein : technique de reconstruction d’un édifice en ruines, en utilisant des éléments architecturaux originaux et contemporains).

Viollet-le-Duc a façonné un monde architectural médiéval plus coloré, plus civilisé, plus plaisant et attrayant que « l’original » médiéval, souvent abîmé pendant la Révolution Française, ou déjà abandonné depuis des siècles. Le nombre de prestigieux monuments français qui portent la trace de son intervention est impressionnant : la basilique de Vézelay en Bourgogne, la Sainte-Chapelle à Paris, la cathédrale Notre-Dame de Paris, la basilique de Saint-Denis, la cathédrale d’Amiens, la cité de Carcassonne, le château de Coucy, la basilique de Saint-Sernin de Toulouse …

Cette force imaginative et créatrice est accompagnée par une activité archéologique et scientifique considérable. Parmi des monuments de l’érudition encyclopédique du 19ème siècle figurent son Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, publié en neuf tomes entre 1854 et 1868, et le Dictionnaire raisonné du mobilier français de l’époque carolingienne à la Renaissance en 8 volumes, publié entre 1858 et 1875. En tant que dessinateur historique, il exécuta plus de cent illustrations pour l’Histoire de France de Jules Michelet. L’intégralité des œuvres écrites de Viollet-le-Duc, mis à jour en 2010, se trouve sur le site de INHA.

D’une curiosité insatiable, Viollet-le-Duc fut aussi un grand voyageur, d’abord dans toute la France, mais aussi en Angleterre, en Allemagne et en Italie. La Renaissance italienne et ses arts décoratifs l’ont influencé à un tel point qu’il avoua dans une lettre à son père qu’il les préférait aux monuments antiques, pourtant la référence de l’architecture monumentale de son temps.

Viollet-le-Duc meurt le 17 septembre 1879 à Lausanne, dans sa villa La Vedette, qu’il a fait construire entre 1874 et 1876 et qui fut démoli depuis. Mais son influence sur notre image du Moyen Age reste aussi forte que celle du peintre Jean-Leon Gerôme, autre grand maître du visuel du 19e siècle, qui, avec le peintre d’origine néerlandaise Lawrence Alma-Tadema, a marqué notre imaginaire du monde antique. Viollet-le-Duc a réussi à matérialiser son monde médiéval personnel, que j’appelle un Moyen Age 2.0, un double imaginaire, qui s’est depuis substitué en grande partie à la réalité historique, et qui perdure toujours au cinéma, à la télévision, et dans l’esprit du grand public. Je cite comme exemple le fameux chapeau pointu des demoiselles façon Walt Disney, qui est lui-même un bel avatar de Viollet-le-Duc, et l’exclamation débile « Oyez, oyez » qui précède immanquablement n’importe quel marché médiéval contemporain. Les derniers exemples de ce Moyen Age 2.0. sont la série HBO Game of Thrones, les films The Hobbit et Le Seigneur des Anneaux de Peter Jackson, et les jeux vidéo à contenu historique, comme la Palestine médiévale fantasmé de Assassins Creed. Ce Moyen Age mi-historique, mi-imaginaire s’épanouit aussi dans le monde du reenactment (la reconstitution historique), où les costumes, les objets et les gestes inspirées des réalités du Moyen Age et d’un Moyen Age façon 19e siècle, se mêlent à l’esthétique du 21e siècle. Peut-être sommes-nous ainsi rentrés dans le Moyen Age 3.0.

« Retours de Mer » au musée des Beaux-Arts de Dunkerque

Le Port de Dunkerque

Louis G.E. Isabey, Le Port de Dunkerque, 1831 © Coll. MBA, Dunkerque / Jacques Quecq d’Henriprêt

Il y a des expositions d’art réconfortantes. On se sent chez soi, auprès des tableaux et sculptures bien-aimés que l’on connaît et reconnaît, parfois depuis longtemps. De ces expositions-là, on en sort rassuré d’être si cultivé. On échange parfois de bons mots avec ses collègues journalistes, on rajoute par-ci par-là quelques commentaires pleines d’esprit – et on passe à autre chose.

Puis il y a des expériences d’art comme celle proposée par le Musée des Beaux-Arts de Dunkerque et son concepteur, Jean Attali. En arrivant au musée, je m’attendais à des flopées de peintures de naufrages, de vagues, de sculptures de Neptune et autre poissons, et je me retrouve dès le début du parcours devant une projection de film en noir et blanc. Ses images montrent le sabordage du Duguay-Trouin, un magnifique voilier français perdu aux Anglais en 1805. Ce navire historique, rendu à la France en 1949, fut coulé dans la Manche, faute de volonté et de moyens. C’est décidément une exposition inconfortable, ce Retours de mer. Plus loin encore, dans une salle carrée, sont présentées plusieurs photographies grand format, prises à la chambre, de Laura Henno, intitulées La Cinquième Île. Des immigrants des îles Comores errant sur l’île de la Réunion, juste après des peintures orientalistes exposées dans la salle précédente, mais quel rapport ? Le rapport, c’est la relation de l’homme à la mer, à sa présence – ce que montre ensuite la vidéo Missing Stories, un portrait sensible de jeunes immigrants naufragés sur les plages françaises, toujours de Laura Henno.

Extrait du film Missing Stories © Laura Henno

Extrait du film « Missing Stories » © Laura Henno

La vidéo me fait comprendre que Retours de mer est une expérience plus qu’une exposition, une expérience artistique qui veut ouvrir le regard, veut bousculer le visiteur, le forcer à être attentif, à se positionner et se poser des questions. J’arrive dans une vaste salle-couloir, où sur un long mur blanc, en enfilade, se présentent des objets d’Océanie. On n’y trouve pas de cartels les accompagnant, car ici, il ne s’agit plus de se poser des question, il s’agit seulement de regarder, de percevoir. Faute de lecture d’explications, le regard peut se promener librement, peut accrocher. Et surprise, les objets océaniens se dévoilent dans leur esthétique pure, leur couleur, leur texture; leur Être.

PIROGUE. Muséum de Rouen

Maquette de pirogue, bois et plumes. Nouvelle Zélande © Coll. Muséum de Rouen

Avec un regard rendu curieux et aguerri, on peut maintenant retourner aux peintures orientalistes, et notamment à la toile Le Port de Dunkerque, peint en 1831. Cette lumière blanche, d’où vient-elle? Et cette scène de souk, que fait-elle dans le port de Dunkerque? Sous le regard et le pinceau d’Eugène Isabey, Dunkerque la nordique prend des allures méditerranéennes, de pays d’Algérie, où le peintre avait séjourné avant son retour en France. Un retour de mer qui se reflète dans la peinture.

Malgré la diversité des objets et des supports – objets, tableaux, photographies, vidéos, sculptures, films, sons, musique – la cohérence de l’exposition du musée des Beaux-Arts de Dunkerque est manifeste. Elle réside dans un choix délibérément individuel, personnel même, de laisser les choses s’exprimer, de les rendre sensuelles, et de rendre compte de la diversité des expériences de la mer. Cette exposition-expérience est ainsi à la fois exigeante et accessible. Retours de mer peut être vu et revue; rien n’est statufié. Peut-être n’ai-je pas appris beaucoup de choses sur les arts océaniens, mais je les ai vécus. Et ça vaut bien une visite au musée.

Exposition Retours de mer, jusqu’au 31 janvier 2015. Musée des Beaux Arts, Place du Général-de-Gaulle, Dunkerque. Tous les jours, sauf le mardi, 10h-12h15 et 14h-18h.

Albrecht Dürer, l’artiste total, au musée Städel de Francfort

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Albrecht Dürer, Trommler und Pfeiffer, um 1503/05. Köln, Wallraf-Richartz-Museum & Fondation Corboud © Rheinisches Bildarchiv Köln, rba_c005674

Parmi les artistes de la Renaissance, Albrecht Dürer incarne le patrimoine identitaire allemand au même titre que Holbein en Angleterre et Clouet en France. Dürer (1471–1528) a tellement inventé, transformé, influencé et crée qu’il a réussi à marquer l’Histoire et l’Histoire de l’art avec un éclat et un prestige inégalés. La dernière exposition qui lui est consacrée se tient jusqu’au 2 février 2014 au musée Städel à Francfort-sur-le-Main en Allemagne. La plupart des œuvres – environ 190 peintures, gravures et dessins – sont de la main du maître de Nuremberg, mais une autre soixantaine provient de ses contemporains européens comme Bellini, Schongauer, Hans Baldung Grien, Jacopo de’Barbari, Joos van Cleve et Lucas van Leyden.

Dürer, qui s’est représenté lui-même sur la peinture ci-dessus, derrière le fifre, portant une cape rouge bordé d’or et battant un tambour, a réuni tous les aspects d’une vie artistique complète : la production d’artisanat d’art, les commandes d’art religieux et lithurgiques, des retables, des portraits, des dessins, des gravures, l’édition de livres comme « L’Apocalypse » de 1498 avec ses quinze gravures, mais aussi – et beaucoup moins connu – la réalisation d’une œuvre de communication princière, la « Porte d’honneur« , exécutée pour l’empereur Maximilien I. d’Habsbourg (1459-1519).

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La « Porte d’honneur de Maximilien » dans l’exposition « Dürer. Kunst – Künstler – Kontext ». Musée Städel, Francfort © Norbert Miguletz

Le peintre de cour Jörg Kölderer a conçu vers 1506 l’architecture du projet, basé sur le programme iconographique de Johannes Stabius (vers 1468-1522) et de l’empereur Maximilien d’Autriche, qui confia en 1512 sa réalisation à Dürer. En collaboration avec plusieurs autres artistes, notamment Albrecht Altdorfer, le travail a été terminé vers 1518. De cette « Porte d’honneur de Maximilien« ,  700 exemplaires ont été imprimés, puis – à partir des bois originaux – trois autres éditions complètes jusqu’au 18ème siècle.

Il s’agit de la plus grande gravure sur bois jamais produite. L’ensemble monumentale, haute de plusieurs mètres, est constitué de 195 bois, exécutés par des artisans de Nuremberg et d’Augsbourg, puis imprimés sur 36 feuilles de papier numérotées. L’exemplaire montré dans l’exposition du musée Städel, conservé à Braunschweig, est colorée et dorée à la main.

Duerer_Ehrenpforte

Albrecht Dürer et al., Ehrenpforte für Kaiser Maximilian I, 1517-1518 © Herzog Anton Ulrich-Museum Braunschweig, Kunstmuseum des Landes Niedersachsen

Cette œuvre gigantesque avait une fonction représentative et de propagande, similaire aux tapisseries, fresques ou peintures murales. Il est fort probable qu’il s’agissait ici d’un exemplaire de prestige, prévu pour être offert aux maisons royales et princes de l’époque.

À côte de cette œuvre impressionnante, de portraits célèbres comme celle de la mère de Dürer, des femmes et des saints et des gravures mondialement connues comme le Rhinocéros ou la Mélancolie, figurent en vedette les panneaux du retable Heller, exécutés entre 1507 et 1509 par Dürer et Mathis Gothart Nithart, dit Grünewald, pour un commanditaire prestigieux de Francfort. Démembrés depuis et aujourd’hui partagés entre le Historische Museum Frankfurt, le Staatliche Kunsthalle Karlsruhe et le musée Städel, les panneaux du retable Heller, conçu pour l’église du monastère dominicain de Francfort, ont été réunis pour la première fois depuis sa création il y a plus de 500 ans, dans cette exposition. Entre découverte et redécouverte, l’univers fascinant d’Albrecht Dürer garde toute sa puissance de séduction – la preuve : la queue quotidienne et interminable devant l’entrée du musée.

Ausstellungsansicht "Dürer. Kunst - Künstler - Kontext" Städel Museum, Frankfurt am Main Foto: Norbert Miguletz

Le retable Heller. Exposition « Dürer. Kunst – Künstler – Kontext ». Musée Städel, Francfort © Norbert Miguletz

Alger la surprenante, Egon Schiele et Stéphane Couturier

Alger - Cité "Climat de France"-Façade #2 / 2013 / C-Print - 160 x 160 cm and 100 x 100 cm / Edition of 5 each size

Stéphane Couturier, Alger – Cité « Climat de France »-Façade #2 © Stéphane Couturier / Galerie Polaris

Un des re-découvertes  à Paris Photo 2013 au Grand Palais, les photos des façades d’immeubles à Alger de Stéphane Couturier. Je ne sais pas si c’est un hasard ou une volonté picturale du photographe, mais en voyant ses photographies grand format, j’ai pensé à une toile de l’artiste autrichien Egon Schiele intitulé Maisons avec linge de couleur, banlieue II, qui a été vendu par le Musée Léopold, Vienna, in 2011 :

EgonSchieleMaisons1914

Egon Schiele, Häuser mit Wäsche (Vorstadt II), 1914 © Leopold Museum, Wien

Le même à-plat des volumes, les couleurs variées en lignes horizontales et verticales et la symétrie rapprochent la photographie de Stéphane Couturier de la peinture de Schiele du siècle dernier. Le photographe, né en 1957 à Paris, a travaillé sur le thème Urban archeology entre 1995 et 2010. Ses photographies sont exposées à la galerie Polaris à Paris.