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Marignan 1515/2015: la Renaissance est à la fête fin juillet en Val de Loire

AfficheMarignan2015

Cet été en Val de Loire, ce n’est certainement pas la énième reconstitution de bataille qui se déroule dans le parc de Beauvais à Romorantin le 24 et 25 juillet, et dans le parc Léonard de Vinci du Clos Lucé à Amboise le 26 et 27 juillet. Point du tout. Les spectateurs du 21e siècle assisteront à une somptueuse fête de la Renaissance sur des gradins qui offrent entre 1500 et 5000 places selon le lieu. Ce sera une célébration de la bataille de Marignan, avec mise en scène théâtralisée et en présence du jeune roi François Ier, de la reine Claude, de Madeleine de la Tour d’Auvergne, de Léonard de Vinci et de son mécanicien Giulio Tedesco, et des centaines de figurants. Un campement du début du 16e siècle se dressera sur place avec sa forge et sa cambuse, un château factice de bois et de toile s’élèvera, et des canons lanceront des balles de papier! En somme, un grand spectacle historique qui date en fait de … 1518.

À l’occasion du mariage de Madeleine de la Tour d’Auvergne (1498-1519) avec Lorenzo de Médicis (1492-1519) et du baptême du dauphin François, Léonard de Vinci organisa un simulacre de guerre avec la prise d’un château afin de célébrer la victoire de Marignan. De la fête du 14 et 15 mai 1518, l’ambassadeur de Mantoue, Stazio Gadio, décrit les éléments théâtrales :

une muraille continue d’une tourelle à l’autre, de toile peinte attachée sur des poutres en bois que l’on pouvait facilement ruiner (…) des ballons gonflés d’air, lesquels, tombant sur la place, faisaient s’écrouler sans férir les faux remparts au plus grand plaisir de tous : spectacle nouveau et conduit de façon ingénieuse.

Porté et dirigé par Pascal Brioist, professeur des universités et membre du centre d’études supérieures de la Renaissance à Tours, le but ambitieux du projet 2015 s’inscrit dans une volonté « de produire de la connaissance et de la faire partager, de préserver les patrimoines naturels et culturels et d’en préparer l’avenir ». C’est « une manière post-moderne de fêter la bataille » de Marignan, me dit l’historien. La fête de 1518 n’était elle-même moins une célébration de la victoire de Marignan qu’une tentative de raccommoder la relation du roi de France avec la papauté, une « esthétisation militaire » à des fins politiques et qui servait des jeux diplomatiques. Il fallait faire abstraction de la victoire militaire, car cette énorme bataille avait fait entre 15 et 17 000 morts.

Metteur en scène de la fête selon plusieurs chercheurs dont Pascal Brioist, le génie italien Léonard de Vinci, homme de guerre et ingénieur en chef de César Borgia, avait fait participer environ 5000 soldats au spectacle de bataille à Amboise en 1518. Aujourd’hui, ce sont des reconstituteurs bénévoles allemands, italiens, suisses et français qui seront les soldats, les cavaliers, piquiers et 120 lansquenets qui recréeront la bataille. Créateur d’effets spéciaux et de décors, assisté de son collaborateur Dominique de Cortone, Léonard de Vinci faisait entre autres s’écrouler un pan de muraille à grand effet visuel.  Les décors modernes, eux, ont été fabriqués en Lorraine, notamment la reconstitution d’un lion mécanique grandeur nature dont on possède une description par Giorgio Vasari (1511-1574). Malheureusement, aucun dessin de Léonard a survécu, il fallait donc imaginer la bête automate. Un élément très important de la fête sera sa musique: environ 20 musiciens, avec trompettes et tambours, évoqueront la musique de guerre autour de 1515.

Le travail préparatoire de cette fête belliqueuse historique a débuté en 2013, avec notamment des recherches sur les récits des ambassadeurs italiens qui se trouvent aux archives de Mantoue, de Venise et à la Bnf à Paris. Par contre, aucune image de la fête de mai 1518 n’a pu aider à la reconstitution. Elle fut l’une de ces célébrations éphémères comme autant d’Entrées dans des bonnes villes des rois de France. Pour avoir une idée du coût de la fête en 1518, Pascal Brioist m’explique qu’entre l’alimentation des convives du mariage et de l’organisation du spectacle, c’est un hôtel particulier à Tours, à l’époque la capitale de la France, qu’on aurait pu se faire construire. En 2015, le coût du spectacle s’élève à environ 600 000 euros, financé par la Région Centre, le Clos Lucé, des sources publiques et privées, par la ville de Romorantin et des sponsors comme Véolia et les supermarchés Leclerc.

Pour visiter, s’informer, se promener et suivre les événements Renaissance en Val de Loire cet été, c’est ici. Pour la lecture, quelques ouvrages de Pascal Brioist : Leonard de Vinci, l’homme de guerre, 2013. La Renaissance, 1450-1570, 2003. Croiser le fer. Violence et culture de l’épée dans la France moderne, 2002.

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Eugène Viollet-le-Duc : un Moyen Age version 2.0

Viollet-le-Duc, Le beffroi, 1874

Viollet-le-Duc, Le beffroi (1874). Étude préparatoire pour « Histoire d’une forteresse ». Aquarelle, rehauts de gouache. © Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’architecture et du patrimoine

Il a créé un Moyen Âge dont les normes ont durablement marqué l’imaginaire français et européen, voire mondial. Toute la variété du talent de Viollet-le-Duc est exposée à Paris au palais Chaillot, à la Cité de l’architecture et du patrimoine, jusqu’au 9 mars 2015.

Né en 1814, Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc sort de l’ordinaire par sa force créatrice, par ses puissantes visions du passé et par son exigence et son éclectisme artistiques. Cet architecte-dessinateur-scientifique excellait surtout dans l’anastylose (du Grec anastellein : technique de reconstruction d’un édifice en ruines, en utilisant des éléments architecturaux originaux et contemporains).

Viollet-le-Duc a façonné un monde architectural médiéval plus coloré, plus civilisé, plus plaisant et attrayant que « l’original » médiéval, souvent abîmé pendant la Révolution Française, ou déjà abandonné depuis des siècles. Le nombre de prestigieux monuments français qui portent la trace de son intervention est impressionnant : la basilique de Vézelay en Bourgogne, la Sainte-Chapelle à Paris, la cathédrale Notre-Dame de Paris, la basilique de Saint-Denis, la cathédrale d’Amiens, la cité de Carcassonne, le château de Coucy, la basilique de Saint-Sernin de Toulouse …

Cette force imaginative et créatrice est accompagnée par une activité archéologique et scientifique considérable. Parmi des monuments de l’érudition encyclopédique du 19ème siècle figurent son Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, publié en neuf tomes entre 1854 et 1868, et le Dictionnaire raisonné du mobilier français de l’époque carolingienne à la Renaissance en 8 volumes, publié entre 1858 et 1875. En tant que dessinateur historique, il exécuta plus de cent illustrations pour l’Histoire de France de Jules Michelet. L’intégralité des œuvres écrites de Viollet-le-Duc, mis à jour en 2010, se trouve sur le site de INHA.

D’une curiosité insatiable, Viollet-le-Duc fut aussi un grand voyageur, d’abord dans toute la France, mais aussi en Angleterre, en Allemagne et en Italie. La Renaissance italienne et ses arts décoratifs l’ont influencé à un tel point qu’il avoua dans une lettre à son père qu’il les préférait aux monuments antiques, pourtant la référence de l’architecture monumentale de son temps.

Viollet-le-Duc meurt le 17 septembre 1879 à Lausanne, dans sa villa La Vedette, qu’il a fait construire entre 1874 et 1876 et qui fut démoli depuis. Mais son influence sur notre image du Moyen Age reste aussi forte que celle du peintre Jean-Leon Gerôme, autre grand maître du visuel du 19e siècle, qui, avec le peintre d’origine néerlandaise Lawrence Alma-Tadema, a marqué notre imaginaire du monde antique. Viollet-le-Duc a réussi à matérialiser son monde médiéval personnel, que j’appelle un Moyen Age 2.0, un double imaginaire, qui s’est depuis substitué en grande partie à la réalité historique, et qui perdure toujours au cinéma, à la télévision, et dans l’esprit du grand public. Je cite comme exemple le fameux chapeau pointu des demoiselles façon Walt Disney, qui est lui-même un bel avatar de Viollet-le-Duc, et l’exclamation débile « Oyez, oyez » qui précède immanquablement n’importe quel marché médiéval contemporain. Les derniers exemples de ce Moyen Age 2.0. sont la série HBO Game of Thrones, les films The Hobbit et Le Seigneur des Anneaux de Peter Jackson, et les jeux vidéo à contenu historique, comme la Palestine médiévale fantasmé de Assassins Creed. Ce Moyen Age mi-historique, mi-imaginaire s’épanouit aussi dans le monde du reenactment (la reconstitution historique), où les costumes, les objets et les gestes inspirées des réalités du Moyen Age et d’un Moyen Age façon 19e siècle, se mêlent à l’esthétique du 21e siècle. Peut-être sommes-nous ainsi rentrés dans le Moyen Age 3.0.

Leeds castle. © A.B.

La reconstitution historique, quel avenir ?

La reconstitution historique médiévale a le vent en poupe. Chaque ville ayant un passé quelque peu existant organise sa fête médiévale, son tournoi, son marché médiéval. On voit alors déambuler dans les rues et les champs avoisinants des femmes costumées en paysanne, marchande ou demoiselle, et des hommes, souvent en armure plus ou moins historique, qui se promènent l’épée pendouillant à la ceinture.

Une épée en accessoire de mode

Je sais de quoi je parle, je fais parti de ce monde un peu décalé des voyageurs occasionnels dans le temps, entre théâtre, histoire vivante, spectacle et mise en scène égocentrique.Le plaisir est réel à préparer le repas, à cuisiner sa viande et sa soupe sur un feu ouvert dans le camps, à tirer à l’arc en bois avec des flèches à plume d’oie, à se battre avec les copains à l’épée, mais surtout à se promener en beau costume de noble et se faire admirer par la foule. Mais en dehors de ce plaisir individuel, que retient le public de tout ce spectacle, que comprend-il ? Je ne parle pas ici des démonstrations pédagogiques d’artisanat médiéval, mais de ce qu’on appelle la reconstitution historique.

Une femme en robe médiévale est une princesse

La dernière manifestation à laquelle je participais en Angleterre m’a fait rencontrer un visiteur qui me voyant (je portais un costume XVe siècle d’un personnage de haut rang), me demande où était Henri VIII, en occurrence la seule personne historique qu’il connaissait et qui pour lui, représentait le Moyen Age. En France, dès que j’apparais en publique avec le même costume, les mères disent à leurs petites filles, ravies : « Oh, regarde, la belle princesse ! ». Toutes les filles sont des princesses, et les garçons sont des chevaliers ou, dans le cas d’Angleterre, le roi Henri VIII Tudor. Je me demande donc à quoi nous servons véritablement, si ce n’est qu’à animer un espace d’aspect médiéval. Nous constituons donc une sorte de zoo humain.

Sommes-nous des curiosités ?

C’est une impression qui m’a d’ailleurs été confirmé par le commentaire d’une femme du public. Je passais en costume devant un groupe assis sur le gazon, quand un des hommes du groupe me demande de faire une photo d’eux. Or, j’étais loin d’être la seule personne disponible pour prendre une photo. J’hésite, j’étais dans mon rôle de femme du XVè siècle et je n’étais pas censé manipuler des objets anachroniques. Puis cet homme me fait un commentaire du genre : « Regardez, un appareil photo, vous connaissez ? ». Je décide alors de prendre la photo, après tout, ce n’est qu’un jeu, puis je rends l’appareil, quand une femme assise me lance : « Ah, c’est bien dommage, je n’ai pas de chocolat à vous donner, ce n’est pas grave ? » Si les singes comprenaient notre langage, je pense que nous aurons des choses à nous dire, car dans ce moment-là j’en étais un. Le zoo médiéval pour quoi faire ?