journalisme

Le « Native advertising », nouveau vampire du journalisme

Au commencement étaient les publi-reportages, ces communications sponsorisées et entièrement produites par des marques, des pays, des entreprises etc., semblables à des articles journalistiques. Mais leurs illustrations sont souvent insignificatives, les portraits des intervenants de mauvaise qualité, et la mise en page ringarde. Désormais, la publicité a franchi une nouvelle étape, et nous entrons dans l’ère du Native advertising. Qu’est-ce ? Dans un article publié sur offremedia.com, les définitions de plusieurs médias anglo-saxons sont révélatrices.

Huffington Post UK : « Native advertising is : sponsored content, which is relevant to the consumer experience, which is not interruptive, and which looks and feels similar to its editorial environnement. »

New York Times : « Native advertising is advertising wearing the uniform of journalism, mimicking the story telling aesthetic of the host site. »

© mpublicite

© nativeadvertising.mpublicité.fr, décembre 2013

Le contenu sponsorisé du Native advertising ne doit pas être « interruptive »; en clair, il ne doit pas être reconnu en tant que tel, mais doit se fondre dans le contexte éditorial, et avoir son aspect et son feeling. Le New York Times va encore plus loin. Le Native advertising, c’est de la communication, de la publicité qui revêt l’uniforme du journalisme, imitant l’esthétique du story telling du site, i.e. sa ligne éditoriale.

Petit à petit, la publicité vampirisera le travail du journaliste, tout en affirmant que c’est pour le bien non seulement de la marque, le Graal des publicitaires, mais pour le bien du lecteur ! Le contrôle sur le contenu, la forme et l’aspect visuel de la communication de la marque sera total, et l’article publicitaire parfaitement adapté à son environnement éditorial. Avec les publi-reportages, le lecteur pouvait passer son chemin, car le caractère publicitaire de l’article était visuellement reconnaissable, signalé par un petit titre en haut de page, souvent assez discret mais existant. Le Native advertising en revanche est un caméléon qui ressemblera à du journalisme, qui aura le look et le feeling d’un véritable article, et qui gagnera en qualité de contenu : le story telling journalistique. Les deux univers se confondent ainsi, le leurre pour le lecteur sera parfait. Ce « nouveau modèle », comme l’appellent les publicitaires, ne cible rien de mois que la connaissance! Voici comment mpublicité définit cette nouvelle perspective :

« il est (…) important de développer des indicateurs de mesure d’efficacité ad hoc, élaborés du point de vue du lecteur : émotions, valeur perçue, engagement à la marque, cohérence de l’intégration, appréciation du contenu, différenciation … » (la couleur rouge est rajoutée par moi).

Maintenant on comprend pourquoi beaucoup de journalistes perdent leur travail – ils seront tout simplement remplacés par des « journalistes » publicitaires, la déontologie, la réflexion, le courage et l’indépendance en moins.

Publicités

Comment un journal peut-il encore avoir un service photo?

C’est bien connu dans la presse : les iconographes et les photographes ne servent à rien – pire, ils sont nuisibles. Ils ont des exigences absurdes de qualité d’image, ils prennent trop de temps pour chercher LA photo pour les iconographes, pour vouloir prendre LA photo pour les photographes. Ils gênent la cadence de production des titres de presse par leurs réflexions « bac+15 ». En plus, les iconographes travaillent avec des agences photo hors de prix, elles (oui, elles, car la quasi-totalité du métier sont des femmes) défendent les photographes qui eux, demandent des tarifs indécents pour leurs prises de vue, lesquelles – bien entendu – n’importe qui pourra faire.

Jardin des Tuileries, Paris, chantier

Jardin des Tuileries, Paris, clôture de chantier. Photo prise avec un iPhone, publiée sur Instagram. © A.B.

On les remplace depuis par des substituts, sans doute plus compétents – non, (on s’en fiche de la compétence) plus rapides : les maquettistes, les DA, et maintenant, les rédacteurs. Mais oui, pourquoi s’embêter avec des pinailleuses historiennes d’art et autre universitaires pénibles et artistes ratés râleurs, si on peut travailler directement avec les agences photo, en leur imposant des tarifs minables pour une multitude de titres, produits dérivés, hors séries et autre produits de masse ? Et les secrétaires de rédaction, dont on ne peut pas encore se passer hélas – en attendant le content marketing et les robots créateurs d’articles  – qu’il cherchent des images gratuites, il y en a partout voyons, et en plus, si besoin, qu’ils prennent des photos.

Le licenciement de l’ensemble du service photo de 20 Minutes est la suite logique de cette évolution.

« La direction a décidé qu’il n’y aurait plus de service photo à 20 Minutes. Elle souhaite s’appuyer sur les agences, la polyvalence des rédacteurs qui feront les photos et les vidéos et Scoopshot (une application qui permet d’utiliser les photos des particuliers contre rémunération, ndlr), a déclaré à l’AFP une source interne. »

« Le pdg, qui est arrivé il y a moins d’un an, a toujours dit qu’il ne comprenait pas comment un journal pouvait encore avoir un service photo », a ajouté cette source. »

Les citations proviennent de l’article publié sur le site challenges.fr, mis à jour le 13 décembre 2013.

La Presse au Futur : L’éveil numérique français

La presse française l’a enfin compris : le numérique n’est pas qu’une menace, mais aussi une grande chance. Tout changement est forcément dérangeant, angoissant, fatiguant, il est à l’image de la vie : en mouvement permanent. Rester immobile peut être mortel. Dans un combat à armes réelles, c’est sans appel : qui ne bouge pas, mourra.

Le 20 et 21 novembre 2013 s’est tenu dans le 15eme arrondissement de Paris le salon La Presse au Futur. Parmi les différents ateliers et plénières, essayons de dégager quelques tendances. D’abord, la présence des titres de presse sur les réseaux sociaux. Selon une étude de la Seprem, 61% des décideurs des entreprise de presse interrogées indiquent une présence active, contre 7% qui n’ont aucune présence numérique. Tous les magazines possèdent des bases de donnés des internautes et des abonnées de l’ordre de 70%. Les prévisions du CA 2014 montrent une augmentation de 46% des recettes publicitaires dans le digital, et une baisse de 37% dans le print. La diversification se précise, avec un net accroissement de l’événementiel, des ateliers, partenariats, conférences, produits hors média etc., ainsi que le développement des produits digitaux et de l’exploitation du modèle du contenu payant. L’investissement dans les produits digitaux est de l’ordre de 70%, formation et équipement technique inclus. En revanche, environ 40% des décideurs interrogés estiment que les recettes de la diffusion print baisseront en 2014.

Côté logiciels et supports digitaux, ce sont les possibilités d’une mise en page liquide, adaptée à la double orientation (hauteur et largeur) de lecture des tablettes et smartphones, ainsi que l’organisation modifiable d’affichage du contenu, qui permettent une personnalisation impossible sur une mise en page fixe. L’interactivité des pages web ajoute un côté vivant, même si la mise en page, par sa fixité et son identité graphique forte, rappelle le print.

Fédérer tous les métiers autour d’une organisation corporate

Pour intégrer les changements, notamment organisationnels, qui seront désormais inévitables, les entreprises de presse doivent faire preuve d’audace, d’adaptabilité et d’anticipation. L’entreprise RIP consulting a mis en évidence ces éléments décisifs, qui doivent nécessairement être accompagnés d’un vrai projet éditorial et d’une évolution porté par l’équipe. En somme, rien de bien révolutionnaire, juste du bon sens, de la communication, de la créativité, de l’écoute et du courage, bref : l’envie de faire un bon travail de journaliste.

Quelques entreprises de presse d’actualité n’ont pas attendu 2013 pour se lancer, notamment le site Médiapart, qui existe depuis 2007. Mediapart a opté pour un service payant (90€ par an) et a renoncé dès le début à un financement par la publicité. Quelques autres sites online, comme Contexte ou Indigo Publications, spécialisée sur l’Afrique de l’Est, fonctionnent sur abonnement (d’un tarif plutôt élevé), en paiement à l’acte (à article à l’unité), et sont basés sur la satisfaction des lecteurs. En clair, ces sites fonctionnent bien, sont rentables et proposent un contenu de qualité et une information ciblée. La prospection est utilisée non pas pour savoir qui est le lecteur, mais à quoi il s’intéresse. En effet, quel sens peut avoir une prospection (souvent fort cher) qui nous apprend que nous attirons 35% de lectrices de 35-50 ans ? Elle s’intéressent donc toutes à la même chose, étant dans la même tranche d’âge ?

Entretenir et développer la matière grise

Un atelier de l’Afdas exposait les différents possibilités de formation pour mieux intégrer les salariés, approfondir leurs compétences et maintenir leur employabilité dans la presse. Entre le bilan de compétence, le CIF (Congé Individuel de Formation) et la VAE (Validation des Acquis de de l’Expérience) destinées aux salariés, la POE (Préparation Opérationnelle à l’Emploi) aide à l’intégration d’un salarié dans l’entreprise, qui est également concerné par les plans de formation et les contrats de professionnalisation. Le DIF (Droit Individuel à la Formation) sera prochainement modifié. Depuis 2004, chaque salarié à plein temps cumule 20 heures par an de droit de formation individuelle, le plafond étant atteint à 120 heures. Depuis 2009, la portabilité du DIF permet en cas de changement d’employeur, de conserver ses droits pendant deux ans (sauf en cas de démission ou de retraite). Un dispositif nommé CPF (Compte Personnel Formation) se substituera bientôt au DIF et suivra le salarié tout au long de sa carrière professionnelle.

Un regard au-delà les frontières de l’Hexagone

La presse en Suisse est à l’image de son petit pays, multilingue et multiculturel. Les articles, mais aussi les images utilisés sur le web, sont souvent de très bonne qualité, à l’image du journal Neue Zürcher Zeitung. 90% de la population suisse est équipé d’internet, et le nombre de tablettes a augmenté de 35%. Le journal 20 Minutes (ici la version française) est le seul titre gratuit. Facebook domine les réseaux sociaux, et LinkedIn et Xing (en Suisse allemande) sont les deux réseaux professionnels le plus utilisés. Le plus surprenant est la place de la radio de proximité sur les réseaux sociaux. Elles sont présentes à 70% sur facebook, contrairement à la presse qui, elle, arrive seulement à environ 25%. Les grands groupes de presse suisse comme Tamedia et Ringier investissent de plus en plus dans le digital, qui est passe de 18% et 2012 à 25% cette année pour le dernier.

Chaque révolution épistémologique – et la révolution numérique en est une – provoque des bouleversements majeures dans la société, aujourd’hui comme au 15eme siècle avec l’arrivée de l’imprimerie, au 16ème siècle avec la Réformation et au 18ème siècle avec les débuts de l’industrialisation. Celles et ceux qui ne veulent pas s’adapter, qui nient la réalité, qui résistent au changement et qui, par arrogance, pensent prétendre à l’immuabilité de leur statut, de leur confort personnel et de leur mode de vie, mettent en danger tout un métier, l’avenir de milliers de jeunes journalistes et celui d’une branche qui est essentielle au bon fonctionnement de la démocratie.

Une Libération sans images

doubleLiberation14_11_2013

© Libération

Voici un journal sans images aucunes : un monde sans couleur, sans rythme et sans visuel, qui fait pourtant parti de la perception humaine et donne à un titre de presse son identité. Le journal Libération du 14 novembre 2013 devient un Libération sans images. Il y a longtemps que les métiers de l’image – photographes, iconographes, rédacteurs photo, agences – alertent sur la dégradation des conditions de leur travail. Coupes budgétaires régulières, utilisation de photos gratuites – comme ces jolies photos de vacances et  autres photomaton qui fleurissent sur les pages – disparition des reportages et des commandes photo, transfert des compétences des services photo vers la maquette ou les rédacteurs, éditeurs et secrétaires de rédaction, la liste est très longue. Il était donc temps de pousser cette logique perverse à son paroxysme et suivre son développement logique : la disparition de l’image et des métiers de l’image dans la presse. Aujourd’hui, Libération a eu le courage de le faire. Le journal place ainsi les métiers de l’image dans la longe liste des savoir-faire qui meurent dans une indifférence générale. La récente annonce de la fermeture du fabricant de pianos Pleyel et le malaise des métiers d’art sont d’autant d’alertes dans un pays ou la réforme, le dialogue et l’audace sont des mots qui font peur. Mais la peur n’a encore jamais résolu de problème, au contraire; elle renferme, rend avare et méfiant. Tant que l’avidité sans créativité et sans vision règnera en maîtresse, tant que la lâcheté et la soumission priment, tant que l’indécision et la peur bloquent tout, on aura bientôt d’autres journaux sans images – ou tout simplement plus de journaux. Nous aurons alors un monde coupé en deux : sur le papier, le texte sans images, et sur le net, des images sans texte. Bienvenu dans un monde incompréhensible.

Alain Genestar et la société d’aujourd’hui

 » Quand la société n’est plus pensée, quand les valeurs humaines et morales ne sont plus brandies en étendard, quand elles sont foulées au pied par ceux-là mêmes qui devraient les incarner, quand le pouvoir est globalement défaillant, quand les présidents, dont l’actuel, ne renvoient pas d’eux-mêmes une image valorisante, courageuse, quand un doute s’installe dans leur capacité à nous représenter, à décider, à présider, alors un besoin d’ordre se fait sentir, avec, comme premières victimes, les faibles, les pauvres, d’autant plus accablés, traqués, que leur nombre ne cesse de croître. »

Alain Genestar, dans POLKA magazine no. 24, novembre 2013 – janvier 2014, p. 69.

 

La violence des riches.

 » Autre violence insupportable que tous les travailleurs de France et d’ailleurs doivent désormais subir : le dogme selon lequel leur salaire est une « variable d’ajustement », un coût et non un dû, avec ces lancinantes menaces d’externalisation alors que, comme le rappellent les auteurs, dans le calcul du prix d’une voiture (ou d’une paire de tennis) la main d’œuvre de production n’entre que pour 1/20ème dans le prix final. »

 » Un monde où la crise de 2008 n’est pas dû aux banquiers véreux et aux entrepreneurs voyous mais aux “ avantages acquis ” (alors qu’il s’agit de droits conquis) des travailleurs. Le discours dominant édulcore la réalité. Il n’y a plus de clochards mais des SDF, plus de chômeurs mais des sans-emplois. Les plans de licenciement sont des plans sociaux, voire des plans de sauvegarde de l’emploi. Les privatisations sont des cessions d’actifs publics. »

Bernard Gensane sur le nouveau livre de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, La violence des riches. Éditions La Découverte, 2013. 

Eva Joly et la justice française

« Son protocole entretenu à coups de grades et de notes n’est que la devanture d’une institution soumise, qu’on somme aujourd’hui de condamner quand la jeunesse s’échauffe, mais qu’on somme de se taire quand elle ébranle les hautes sphères de la République. (…) Et je sens toujours sur moi le regard trop confiant des tout-puissants convoqués là. Rien ne pouvait leur arriver. Ils avaient gagné tant de batailles politiques ou financières, connu tant de retournements, ils étaient devenus si importants … Ils n’avaient pas tort avec leurs certitudes (…) Le grand édredon des élites françaises a amorti les coups. La République sait distribuer les passe-droits, les coups de pouce et les aides fraternelles. »

Eva Joly à propos du Palais de justice de Paris, dans son livre La force qui nous manque. Petit traité d’énergie et d’orgueil féminin. Éditions des Arènes, Paris 2007, p. 84-85.