littérature

De la différence

Encore une fois, je suis persuadé que l’amour de la différence – la différence en tant que telle, le principe même de la différence et non pas simplement une ou deux préférences parmi l’ensemble de ce qui diffère – est le fruit d’une éducation continue, d’une vraie maturité intellectuelle.

Aymeric Patricot, Autoportrait du professeur en territoire difficile. Gallimard, 2011, p. 65.

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Jacqueline de Romilly sur la littérature et la liberté

Qui plus est, avec la variété des rencontres naît aussi la liberté des choix. Nul n’aime tous les auteurs, n’approuve toutes les doctrines : l’histoire littéraire les offre tous et toutes : c’est ainsi que chacun se fait soi-même, selon ses sympathies et sa personnalité. Et, de même que la possibilité d’énoncer clairement sa propre pensée constitue une libération, de même la possibilité de trouver ses idées non pas seulement dans l’actualité du jour et dans quelques textes contemporains, mais dans des siècles d’expérience, d’essais et de variations, assure vraiment aux jeunes esprits ce bien sans prix – leur liberté.

Jacqueline de Romilly, Lettre aux parents sur les choix scolaires. Éditions de Fallois, Paris 1994, p.48.

Heinrich Mann, la démocratie et la haine

Né en mars 1871 à Lübeck, ancienne ville hanséatique de l’Allemagne du Nord, Heinrich Mann atterrit dans l’Empire Allemand nouvellement proclamé. Il est l’ainé d’une fratrie de cinq enfants. Le frère cadet de Heinrich, Thomas Mann, deviendra comme lui écrivain; il est l’auteur des Bruddenbrook (1901).

Exclu début 1933 de l’Académie des Beaux-Arts de Berlin dont il était le président depuis 1930, Heinrich Mann est contraint à l’exil par les nouveaux dirigeants national-socialistes. Dès son arrivée en France, l’intellectuel allemand publie plusieurs essais et articles dans des magazines d’exilés et dans La Dépêche de Toulouse afin de dénoncer le régime qui sévit en Allemagne.

En fin d’été 1933 parut d’abord aux éditions Querido à Amsterdam la version allemande de son essai Der Haß, Deutsche Zeitgeschichte, puis en octobre chez Gallimard la version française, La Haine, Histoire contemporaine d’Allemagne. La version allemande est aujourd’hui éditée chez S. Fischer Verlag; en France, aucune réédition n’a été publiée depuis 1933.

Dans La Haine, Heinrich Mann évoque son enracinement dans une certaine tradition allemande, qu’il oppose aux parvenus et nouveaux convertis à la cause allemande :

Je suis issu d’une vieille famille de l’ancienne Allemagne, et celui qui a le sentiment de la tradition est armé contre les faux sentiments. Car la tradition nous rend aptes à la compréhension qui, à son tour, nous incline vers le scepticisme et la douceur. Seuls des parvenus se conduisent parfois en énergumènes.

L’appartenance à une tradition, à une « vieille famille de l’ancienne Allemagne », permet ainsi la compréhension de ses origines et amène lucidité et humilité quant à sa propre importance. Sans cet enracinement, l’homme parvenu doit s’agiter pour exister, cherchant sans cesse la reconnaissance qu’il désire. Un de ces individus excités et possédés est Adolf Hitler, qui, par son incapacité d’accepter ses défaillances artistiques, dirige sa haine contre le jury et ses membres qui avaient défavorablement jugé ces dessins. Heinrich Mann, amer, constate :

Il n’avait tenu qu’à eux qu’au lieu de passer dictateur il restât simple raté.

Dans la suite de son essai, Heinrich Mann met en garde contre le dédain des « civilisés » envers les « barbares », les national-socialistes et leurs origines populaires jugées vulgaires. C’est son ancrage dans la tradition, et non pas dans le nationalisme, qui permet à Heinrich Mann de prévenir les ministres, les parlementaires et les écrivains allemands, qu’ils seront

toutes les victimes indiquées d’une violence sauvage qui montait, déjà s’agrippant au pouvoir et n’attendant plus que l’occasion d’éclater. Eux-mêmes avaient appelé les excès futurs, justement par leur mépris de civilisés pour les forces aveugles et barbares. Ils en ricanaient de dégoût, ils en avaient des sursauts de révolte tardive, d’optimisme fou, et même de la curiosité.

La République dut succomber pour avoir laissé toutes les libertés à ses ennemis et n’en avoir pris aucune.

Des individus sans conscience s’étaient mis en commun pour abuser des libertés publiques mal gardées, et ils avaient profité d’une crise qui tenait plus encore à l‘âme troublée d’un peuple qu’à son économie.

Cette situation rappelle franchement une autre, actuellement en plein essor au pays de la liberté et la fraternité, avec ses dérives dangereuses pour la liberté et la démocratie. Heinrich Mann définit ainsi le racisme comme « la sélection des non-valeurs » et constate que « l’antisémitisme trahit un défaut dans l’équilibre intérieur d’une nation« .

Une phrase de l’exilé Heinrich Mann semble proprement prophétique par son évocation de l’origine de ces « barbares » et « incultes ». Ceux-ci ne sont pas une entité naturelle, mais le résultat d’un manque d’éducation, et victimes de la misère. Le « pauvre diable » de l’Allemagne du début des années 30 devient une figure symbolique de tous les êtres humains privés de leurs droits :

le pauvre diable ne savait que hausser les épaules. Ignare et inculte, c’était trop facile de lui rendre haïssable la République, justement pour qu’il n’aperçoive pas les premiers auteurs de ses malheurs. Vingt ans plus tôt, alors que la misère ne les avait pas affaiblis, tous auraient éventé le truc.

Comment éviter que « les forces aveugles et barbares » nous violentent? En défendant la liberté, en défendant l’information libre et l’éducation et en garantissant une vie décente à tous. Si ces fondamentaux de la démocratie ne sont plus respectés, alors nous allons envoyer encore plus de barbares à l’État islamique, et encore plus de pauvres diables aux partis politiques nationalistes. Car la vraie haine, écrit Heinrich Mann si lucidement, la haine la plus atroce et la plus destructrice n’est pas celle que l’on croit:

La vraie haine, celle dont nous ne mesurons jamais la profondeur, ce ne sont pas nos défauts qui nous l’attirent, ce sont nos qualités.

Août 1882: Paul Arène découvre l’antique Carthage

Site de Carthage. Tunisie. AB_2009

Vue sur la ville de Tunis depuis le site antique de Carthage, en Tunisie © A.B. 2009

« Voilà donc Carthage ! ce grand coteau pelé, fouillé, plâtreux, couleur de ruine, où poussent des chardons et des fenouils, où, parmi l’herbe sèche, à des fragments de marbre et de mosaïque se mêlent les crottins menus, luisants et noirs des maigres moutons que garde là-bas un pâtre en guenilles. Comme on côtoie le bord, j’entrevois l’eau des quais noyés, des restants de môle, de grand murs, des talus de pierre qui furent des escaliers, débris de ville pareils à un éboulement de falaise. Avec les citernes, c’est à peu près tout ce qui reste de la Carthage romaine, car, de la Carthage punique, les ruines mêmes ont péri.

Les plus grands citernes, situées vers le lac et que remplissait l’aqueduc, sont habitées, paraît-il, et devenues un village arabe. Je me contentai, puisque aussi bien nous passons tout à côté, de visiter le plus petites sans doute alimentés jadis par les eaux pluviales et dont on aperçoit le sommet des voûtes affleurant le sol, près d’un petit fort tunisien perché sur l’escarpement de la côte. Bien qu’aucun dallage ou terrassement ne les recouvre, il fait frais à l’intérieur des citernes. de ces immenses réservoirs carrés, souterrains dont l’enfilade se perd dans la nuit, les uns sont obstrués par les ronces, des figuiers sauvages, et laissent voir, par leur plafond crevé, des trous de ciel bleu; d’autres conservent un peu d’eau croupissante avec des reflets irisés qui palpitent sur leurs parois. des couples de pigeons viennent y bore; au dehors, les cigales chantent et l’on entend le bruit tout voisin de la mer. Les bassins, à mesure que j’avance, sont de moins en moins ruinés, les couloirs plus sombres; et j’éprouve une terreur à la Robinson en heurtant, près d’un orifice mystérieux plein de sonorités et de ténèbres, des sceaux, des cordes humides, un tonneau et un entonnoir.

Mon Maltais, qui attend à l’entrée en fumant sa cigarette au soleil, m’explique que ces cordes, ces sceaux, ce tonneau et cet entonnoir appartiennent aux Pères blancs de la chapelle de Saint-Louis perchée en haut de la colline. Il ajoute qu’ils ont un musée. Un musée ? Des étiquettes sur de vieilles pierres? Non ! je n’irai pas voir les Pères blancs, je n’irai pas voir leur musée. »

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La côte et la mer méditerranéenne à Tunis © A.B. 2009

Cet extrait est tiré du livre de Paul Arène, Vingt jours en Tunisie. Paris, Alphonse Lemerre, 1884, p. 63-65.

 

Du Bellay raille Charles Quint : « Plvs Ovltre il ne passa »

Après la mort accidentelle du roi de France Henri II en juillet 1559, le poète Joachim Du Bellay (vers 1522-1560) lui dédit une oraison funèbre en vers. Dans l’extrait à suivre, Du Bellay mentionne ainsi « Henry », le roi d’Angleterre Henri VIII, mort en 1547, qui était l’ennemi juré de François Ier, le père du roi, mais aussi « Charles », c’est-à-dire l’empereur Charles Quint, dont la devise était « Plus oultre » – « Au-délà ». Le roi défunt aurait sans doute apprécié ce jeu de mot de Du Bellay. Le mot « heur », du mot Latin augurium, signifie « chance » ou « bonheur ».

« Et comme d’Annibal l’invincible victoire / Au vengeur Scipion ceda jadis sa gloire / Ainsi l’heur de Henry de Charles renversa / L’heur, & fit que delors PLVS OVLTRE il ne passa. »

Joachim Du Bellay, Le tombeau du très chrétien Roy Henry II, 1559.

Words from Sir Winston’s American friend

« To Winston on his birthday. » November 30, 1944, by Franklin D. Roosevelt.

When visiting his home at Chartwell, Westerham, Kent, I remarked amongst the numerous presents Sir Winston Churchill received from all over the world, a printed word from Abraham Lincoln, dedicated to Churchill by another american president, Franklin D. Roosevelt. I was struck by the righteousness of Lincoln’s words :

« If I were trying to read, much less answer all the attacks made on me, this shop might well be closed for any other business. I do the best I know how, the very best I can; and I mean to keep on doing it to the end. If the end brings me out all right, what is said against me will not amount to anything. If the end brings me out all wrong, ten angels swearing I was right would make no difference. »

 

 

Stephen Greenblatt, The Swerve. 2011

« But what he (Ammianus Marcellinus) observed, as the empire slowly crumbled, was a loss of cultural moorings, a descent into febrile triviality. ‘In place of the philosopher the singer is called in, and in place of the orator the teacher of stagecraft, and while the libraries are shut up forever like tombs, water-organs are manufactured and lyres as large as carriages.’  »

Stephen Greenblatt, The Swerve. How the world became modern. 2011.