philosophie

De la différence

Encore une fois, je suis persuadé que l’amour de la différence – la différence en tant que telle, le principe même de la différence et non pas simplement une ou deux préférences parmi l’ensemble de ce qui diffère – est le fruit d’une éducation continue, d’une vraie maturité intellectuelle.

Aymeric Patricot, Autoportrait du professeur en territoire difficile. Gallimard, 2011, p. 65.

De l’humilité académique

Il y a quelques mois, lors d’une vente de livres d’occasion, je tombe par hasard sur un volume de L’univers des formes, la prestigieuse collection de livres d’art dirigé par André Malraux et André Parrot. L’auteur de ce tome, le deuxième sur l’art romain, est Ranuccio Bianchi Bandinelli (1900-1975), historien d’art et archéologue italien.

Bandinelli

J’ouvre ce livre au titre mélancolique Rome, la fin de l’art antique; le toucher de son papier épais est très agréable. En feuilletant, je vois défiler de belles reproductions d’œuvres d’art en noir et blanc. Revenue à la page de garde, je lis le passage des Essais de Michel de Montaigne (1533-1592) :

Il se peut dire, avec apparence, / qu’il y a ignorance abecedaire / qui va devant la science; / une autre, doctorale, qui vient après la science; / ignorance que la science faict et engendre, / tout ainsi comme elle defaict et destruit la premiere. (Essais, I, chap. LIV)

Cette introduction philosophique d’un livre consacré à l’art romain me surprend. Je parcours le texte de Bandinelli jusqu’à la conclusion, et à sa lecture je comprends que le passage de Montaigne est bien l’introduction poétique d’une réflexion lucide et quelque peu désabusé de l’auteur, sur le savoir et le monde académique:

Nous ne conclurons pas. Nous refusons d’enfermer un grand phénomène historique dans quelques formules. Les formules ne servent qu’aux professeurs qui veulent éviter à peu de frais que les élèves ne posent des questions, et aiment avoir un mot d’ordre pour prouver que la démonstration de leur plus proche collège était fausse (c’est en cela que consistent généralement les satisfactions et les gloires académiques. (p. 369).

L’ignorance abécédaire précède la science, et l’ignorance doctorale lui succède. La vanité académique crée l’illusion d’une fin de science, d’une réponse finale. L’erreur supposée de l’autre devient la satisfaction du chercheur, et la justification de sa propre valeur.

Mais la science et l’ignorance sont les deux éléments d’un mouvement perpétuel de la pensée, tel ce mouvement du monde que le philosophe grec Héraclite appelle Πάντα ῥεῖ (panta rhei), tout est fluctuant. Le savoir élimine l’ignorance, tout en engendrant une nouvelle ignorance. Voici la leçon d’humilité d’un savant remarquable tel Ranuccio Bianchi Bandinelli.

Rome. La fin de l’art antique (L’Univers des formes). Éditions Gallimard, 1970.

Stephen Greenblatt, The Swerve. 2011

« But what he (Ammianus Marcellinus) observed, as the empire slowly crumbled, was a loss of cultural moorings, a descent into febrile triviality. ‘In place of the philosopher the singer is called in, and in place of the orator the teacher of stagecraft, and while the libraries are shut up forever like tombs, water-organs are manufactured and lyres as large as carriages.’  »

Stephen Greenblatt, The Swerve. How the world became modern. 2011.

Ariane Bilheran, « Manipulation ». Paris, Arman Colin 2013

 » La démocratie n’est viable que si elle se fonde sur une méritocratie, c’est-à-dire une égalité qui n’est pas arithmétique (1=1, égalité stricte), mais géométrique (proportionnalité, équité). L’égalité arithmétique nivelle au mépris de la complémentarité et de la richesse des différences; l’égalité géométrique reconnaît l’égalité de droits mais les différencie et permet ainsi de récompenser l’effort, le mérite, l’investissement, la motivation, etc. Tout l’art de la manipulation politique consiste à faire croire au peuple qu’il est en démocratie par exemple, sans qu’il le soit vraiment. »

Ariane Bilheran, « Manipulation. La repérer, s’en protéger ». Paris, Armand Colin 2013, p. 156.

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958)

Il fallait servir : à quoi ? à qui ? J’avais beaucoup lu, réfléchi, appris, j’étais prête, j’étais riche, me disais-je : personne ne me réclamait rien. La vie m’avait paru si pleine que pour répondre à ses appels infinis j’avais cherché fanatiquement à tout utiliser de moi : elle était vide ; aucune voix ne me sollicitait. Je me sentais des forces pour soulever la terre : et je ne trouvais pas le moindre caillou à remuer. Ma désillusion fut brutale : « Je suis tellement plus que je ne peux faire ! »

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée. Paris, Gallimard 1958, p. 225.

Comment rater sa vie?

Das Nichts nichtet. Martin avait raison.

existence!

Peut-on rater sa vie comme l’on voit partir un train ? Rater sa vie, l’idée fait peur plus que la mort, car nul ne craint de manquer sa mort. Le problème de l’existence, c’est que l’on a beau souffrir, ou être malheureux, cela n’empêche en rien de mourir.

Chacun en tire une conclusion inévitable : plutôt rien que mourir, et pour cela veillons soigneusement à ce que rien ne se produise. Nous restons alors résolument au bord de la vie. Tout notre art et notre soin, nous les plaçons à ce qu’il n’arrive rien. Rien n’est donc pas un donné, mais un résultat de soins attentifs.  Rien est le but constant de la plupart des efforts.

Pourquoi nous suffit-il, ce fait qu’il y a presque un monde, et presque le bonheur ? Car nous ne sommes jamais très loin de l’existence. Et le réel est parfois fort près de se produire. Le rien…

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