philosophie

De la « guerre généreuse », de l’Islam et de l’Allemagne

En cet début d’année 2018, un ami m’a envoyé le lien d’une conférence de l’auteur germano-égyptien Hamed Abdel-Samad, intitulée « Europa und Islam – Wer wandelt wen? (L’Europe et l’Islam – Qui transforme qui ?) », que le DAI Heidelberg a posté sur Youtube le 10 juillet 2017. Cette intervention courageuse et inspirée m’a frappé par sa justesse d’analyse et par des réflexions stimulantes et pertinentes, comme par exemple l’asymétrie des mots Europa et Islam qui sont communément utilisés à la place de Christentum (Chrétienté) et Islam, et la remarque que l’opposé du mot allemand Zukunft (avenir) n’est pas Vergangenheit (passé) mais Herkunft (origine), car en effet, le mot Zu-kunft signifie étymologiquement « à l’approche » et Her-kunft « en provenance de ». Dans aucune autre langue, dit Abdel-Samad, le concept de l’avenir (Zukunft) est aussi fermement lié à celui de l’origine (Herkunft), une thèse fort intéressante que je ne souhaite pas poursuivre ici, car elle mériterait plus ample réflexion.

Dans la suite de son intervention, Abdel-Samad s’intéresse aussi à deux mots qui sont souvent opposés quand on parle d’Islam et d’Europe en Allemagne : les mots Abendland (Occident) et Califat, qui sont pour lui non pas des réalités mais des utopies. Cette remarque m’a rappelé un texte que j’ai lu il y a quelque temps et dont un passage m’a beaucoup dérangé par sa charge idéologique. Il s’agit de l’Essai sur l’oraison funèbre de Villemain, un éminent membre de l’Académie française et Grand officier de la Légion d’honneur. Abel-François Villemain, né en 1790, est pourtant un homme intelligent et courageux. En 1827, en concertation avec Lacretelle et Chateaubriand, il avait adressé au roi Charles X une supplique en faveur de la liberté de la presse. Or, dans le texte en question, Villemain développe l’utopie dangereuse d’une Grèce antique idéalisée où les guerres sont généreuses, où la résistance est sublime et où l’on meurt forcement pour une noble cause :

Aux belles époques de la Grèce, dans ces guerres généreuses qui n’étaient point entreprises pour l’ambition ou l’intérêt d’un homme, dans ces résistances sublimes de quelques cités libres et civilisées contre toutes les forces de l’Asie esclave et barbare, il y avait un héroïsme, pour ainsi dire, collectif et vulgaire, qui se communiquait à chacun des guerriers victimes d’une si noble cause. La patrie seule était grande dans le sacrifice de ses enfants.

Abel-François Villemain (1790-1870), professeur et homme politi

Ary Scheffer, Portrait d’Abel-François Villemain (1790-1870) © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Gérard Blot

Son concept idéologique de guerre généreuse, à l’opposé d’une guerre intéressée déclenchée par et pour un seul homme, frappe d’abord par sa charge émotionnelle qui, lors de ma première lecture, m’a rappelé le film 300 de Zack Snyder sorti en décembre 2006. 300 glorifie la bataille des Thermopyles et le sacrifice du roi de Sparte Léonidas et de ses 300 guerriers spartes héroïques, contre le roi perse Xerxès et son armée représentés comme monstrueux, décadents et barbares. Dans les deux cas, aussi bien dans le texte littéraire de Villemain du XIXe siècle que dans l’œuvre cinématographique de Zack Snyder de 2006, l’émotion prend le pas sur l’analyse des faits historiques. L’opposition entre grecs et barbares – qui a d’ailleurs son origine même dans le mot grec βάρϐαρος (bárbaros) qui signifie « parlant une langue incompréhensible; étranger; brut, cruel » -, engendre l’opposition entre une guerre généreuse et une guerre égoïste. Ainsi, la démarche dialectique n’est plus un moyen de discussion, de réflexion ou d’échange, mais un outil de séparation.

Pour reprendre la conférence d’Hamed Abdel-Samad, une véritable discussion de ces questions civilisationnelles cruciales manque actuellement en Allemagne. Cette absence de débat démocratique est en partie expliquée par la supposition – erronée – de certains acteurs publiques allemands que l’Islam serait une Église, et donc comparable à l’Église protestante ou catholique allemandes. Or, toutes ces questions sont bien trop importantes pour qu’elles soient traitées dans un court article comme celui-ci, mais si on ne devait tirer qu’une seule conclusion de l’intervention salutaire d’Abdel-Samad, ce serait son encouragement au dialogue et à la réflexion et du rejet de l’émotion, exprimée par insultes et menaces. Autrement dit, peut-être l’apport réfléchi des membres d’une religion en pleine mutation sociétale comme l’Islam, peut-il aider à la réformation de notre propre religion, le christianisme, comme le faisaient au XVIe siècle les Protestants pour le catholicisme. Peut-être ce dialogue nous évitera une énième guerre des religions et donnerait tort à cette phrase du philosophe allemand Georg Willhelm Friedrich Hegel, chantée par Sting :

History will teach us nothing.

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De la différence

Encore une fois, je suis persuadé que l’amour de la différence – la différence en tant que telle, le principe même de la différence et non pas simplement une ou deux préférences parmi l’ensemble de ce qui diffère – est le fruit d’une éducation continue, d’une vraie maturité intellectuelle.

Aymeric Patricot, Autoportrait du professeur en territoire difficile. Gallimard, 2011, p. 65.

De l’humilité académique

Il y a quelques mois, lors d’une vente de livres d’occasion, je tombe par hasard sur un volume de L’univers des formes, la prestigieuse collection de livres d’art dirigé par André Malraux et André Parrot. L’auteur de ce tome, le deuxième sur l’art romain, est Ranuccio Bianchi Bandinelli (1900-1975), historien d’art et archéologue italien.

Bandinelli

J’ouvre ce livre au titre mélancolique Rome, la fin de l’art antique; le toucher de son papier épais est très agréable. En feuilletant, je vois défiler de belles reproductions d’œuvres d’art en noir et blanc. Revenue à la page de garde, je lis le passage des Essais de Michel de Montaigne (1533-1592) :

Il se peut dire, avec apparence, / qu’il y a ignorance abecedaire / qui va devant la science; / une autre, doctorale, qui vient après la science; / ignorance que la science faict et engendre, / tout ainsi comme elle defaict et destruit la premiere. (Essais, I, chap. LIV)

Cette introduction philosophique d’un livre consacré à l’art romain me surprend. Je parcours le texte de Bandinelli jusqu’à la conclusion, et à sa lecture je comprends que le passage de Montaigne est bien l’introduction poétique d’une réflexion lucide et quelque peu désabusé de l’auteur, sur le savoir et le monde académique:

Nous ne conclurons pas. Nous refusons d’enfermer un grand phénomène historique dans quelques formules. Les formules ne servent qu’aux professeurs qui veulent éviter à peu de frais que les élèves ne posent des questions, et aiment avoir un mot d’ordre pour prouver que la démonstration de leur plus proche collège était fausse (c’est en cela que consistent généralement les satisfactions et les gloires académiques. (p. 369).

L’ignorance abécédaire précède la science, et l’ignorance doctorale lui succède. La vanité académique crée l’illusion d’une fin de science, d’une réponse finale. L’erreur supposée de l’autre devient la satisfaction du chercheur, et la justification de sa propre valeur.

Mais la science et l’ignorance sont les deux éléments d’un mouvement perpétuel de la pensée, tel ce mouvement du monde que le philosophe grec Héraclite appelle Πάντα ῥεῖ (panta rhei), tout est fluctuant. Le savoir élimine l’ignorance, tout en engendrant une nouvelle ignorance. Voici la leçon d’humilité d’un savant remarquable tel Ranuccio Bianchi Bandinelli.

Rome. La fin de l’art antique (L’Univers des formes). Éditions Gallimard, 1970.

Stephen Greenblatt, The Swerve. 2011

« But what he (Ammianus Marcellinus) observed, as the empire slowly crumbled, was a loss of cultural moorings, a descent into febrile triviality. ‘In place of the philosopher the singer is called in, and in place of the orator the teacher of stagecraft, and while the libraries are shut up forever like tombs, water-organs are manufactured and lyres as large as carriages.’  »

Stephen Greenblatt, The Swerve. How the world became modern. 2011.

Ariane Bilheran, « Manipulation ». Paris, Arman Colin 2013

 » La démocratie n’est viable que si elle se fonde sur une méritocratie, c’est-à-dire une égalité qui n’est pas arithmétique (1=1, égalité stricte), mais géométrique (proportionnalité, équité). L’égalité arithmétique nivelle au mépris de la complémentarité et de la richesse des différences; l’égalité géométrique reconnaît l’égalité de droits mais les différencie et permet ainsi de récompenser l’effort, le mérite, l’investissement, la motivation, etc. Tout l’art de la manipulation politique consiste à faire croire au peuple qu’il est en démocratie par exemple, sans qu’il le soit vraiment. »

Ariane Bilheran, « Manipulation. La repérer, s’en protéger ». Paris, Armand Colin 2013, p. 156.

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958)

Il fallait servir : à quoi ? à qui ? J’avais beaucoup lu, réfléchi, appris, j’étais prête, j’étais riche, me disais-je : personne ne me réclamait rien. La vie m’avait paru si pleine que pour répondre à ses appels infinis j’avais cherché fanatiquement à tout utiliser de moi : elle était vide ; aucune voix ne me sollicitait. Je me sentais des forces pour soulever la terre : et je ne trouvais pas le moindre caillou à remuer. Ma désillusion fut brutale : « Je suis tellement plus que je ne peux faire ! »

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée. Paris, Gallimard 1958, p. 225.

Comment rater sa vie?

Das Nichts nichtet. Martin avait raison.

existence !

Peut-on rater sa vie comme l’on voit partir un train ? Rater sa vie, l’idée fait peur plus que la mort, car nul ne craint de manquer sa mort. Le problème de l’existence, c’est que l’on a beau souffrir, ou être malheureux, cela n’empêche en rien de mourir.

Chacun en tire une conclusion inévitable : plutôt rien que mourir, et pour cela veillons soigneusement à ce que rien ne se produise. Nous restons alors résolument au bord de la vie. Tout notre art et notre soin, nous les plaçons à ce qu’il n’arrive rien. Rien n’est donc pas un donné, mais un résultat de soins attentifs.  Rien est le but constant de la plupart des efforts.

Pourquoi nous suffit-il, ce fait qu’il y a presque un monde, et presque le bonheur ? Car nous ne sommes jamais très loin de l’existence. Et le réel est parfois fort près de se produire. Le rien…

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