Syrie

Images syriennes avant la guerre: Palmyre et Krak des chevaliers

Palmyre, tempPalmyre, Syrie. Temple de Baal, mars 2011. © A.B.

Le temple de Baal. Palmyre, mars 2011 © A.B.

Mars 2011, il y a cinq ans. La cité antique de Palmyre m’avait fait rêver depuis toujours, et ce rêve devenait enfin réalité quand notre car arrivait sur ce site classé patrimoine mondial de l’UNESCO. Mais depuis mars 2013, Palmyre est sous le feu des combattants de Daesh. Au moment ou j’écris une mise à jour, le mardi 15 mars 2016, ce site du désert syrien est occupé par des barbares, et plusieurs monuments de Palmyre que j’avais eu la chance de voir dans toute leur beauté, ont disparu.

Après les sites antiques de Ninive et Hatra en Irak et d’Apamée en Syrie, Palmyre est devenu la cible des djihadistes. La destruction du patrimoine antique syrien est aussi celle d’un symbole du vivre-ensemble, du commerce international et de beauté. Palmyre est unique et irremplaçable.

L’histoire devenu monument

Un autre site syrien d’une époque différente a également été abîmé pendant la guerre, lui aussi classé patrimoine mondial de l’humanité. Le Krak des chevaliers incarne à lui seul le siècle des Croisades, une histoire commune des peuples d’Europe et de Palestine.

Krak des chevaliers, Syrie, mars 2011. © A.B.

Le Krak des chevaliers, mars 2011 © A.B.

La liste des monuments et sites détruits depuis le début du conflit en Syrie s’allonge de jour en jour : la vieille ville de Homs, le minaret de la Grande Mosquée d’Alep, le pont suspendu à Deir ez-Zor … et qu’est devenue la Grande Mosquée des Omeyyades à Damas, une pure merveille de l’art arabe du 8e siècle ?

La destruction des monuments antiques à grande échelle a commencé en mars 2001, avec le dynamitage des Bouddhas de Bamiyan en Afghanistan. Des intégristes islamistes ont alors déclaré qu’ils devraient détruire la représentation de la divinité, l’image de Dieu étant interdite par le Coran. Or, ce prétexte pseudo-religieux n’est plus valable à Palmyre, car le temple de Baal ne contenait pas de figure humaine. Mais un lointain écho du Bildersturm des Guerres de religion du 16e siècle en Europe semble résonner: des hommes fanatisés détruisaient alors non seulement les statues et représentations de Dieu et des saints, mais aussi le mobilier et les églises elles-mêmes.

Que veut-on faire disparaître? L’image de Dieu. Mais toute image de Dieu, n’est-elle pas forcement l’image de l’Homme?

Éloge des ruines

Site antique de Palmyre, Syrie. Sanctuaire, temple de Baal. © A.B.

Site antique de Palmyre, Syrie. Sanctuaire, temple de Baal. © A.B.

Photographier les vieilles pierres, vagabonder sur les sites antiques, ressentir l’émotion d’une vie disparue, d’une ville morte qui a laissée ses traces, suivre du regard les belles perspectives des colonnades, voir briller les dalles de pierre sur le cardo, s’étonner devant un objet inconnu qui a perdu son sens – un plaisir intense et immense que je partage modestement avec un grand photographe. Le Centre de la Vieille Charité à Marseille expose jusqu’au 12 avril « Vestiges 1991 – 2012 », des photos noir et blanc de ruines antiques autour de la Méditerranée de Josef Kudelka. L’hebdomadaire Le Point no. 2107 publie dans l’édition du 13 janvier 2013 un interview du photographe, où Koudelka nous dit tout le plaisir de la photographie des ruines. Il n’y a pas de pourquoi, il n’y a pas de but, c’est l’humilité d’attendre que la photo vient à vous. On ne prends pas de photo, c’est la photo qui vous prend.

Ce que je recherche en photographiant les ruines est dit dans ces mots de Josef Koudelka : la beauté, la solitude de ces sites, « une beauté qui provoque la pensée », en effet (Koudelka, Le Point 2107, p. 100). Mais c’est aussi l’admiration devant tant d’ingéniosité que je partage avec lui : le choix de l’emplacement des temples, des thermes, une architecture qui unit l’esthétique et le confort. Je me souviens du système d’aération par tuyaux en terre cuite intégrés dans les murs des villae romaines de Bulla Regia en Tunisie. Même l’invisible est beau. Et « pour voir, il faut marcher  » (Koudelka). C’est la découverte, la surprise qui fait partie du photographe des ruines, on marche et on découvre.

Site antique de Dougga, Tunisie. © A.B.

Site antique de Dougga, Tunisie. © A.B.

Les ruines sont pour moi l’histoire visible, un passé bien vivant, ce que l’on appelle en allemand « Heimat » – non, ce n’est pas « patrie » en Français, c’est l’attachement de l’âme à un lieu de naissance. Je retrouve un morceau de moi-même dans ces ruines qui sont l’héritage de tout Européen. Josef Koudelka l’européen cite dans son entretien  le beau livre de Marguerite Yourcenar, « Mémoires d’Hadrien »  : « Et je me reconnais en l’empereur Hadrien quand il dit qu’il se sent un peu chez lui où qu’il aille » (Le Point no. 2107, p. 100).

Photographier des ruines est un autoportrait à l’aide de l’histoire et des vestiges de notre passé. Le regard reconnaît, donne sens à l’image et en même temps s’affirme soi-même. On se donne pour faire voir, pour révéler la vie cachée dans des pierres. Mais on ne parle pas que de nous, c’est un dialogue à travers le temps, un échange de vies.

Josef Koudelka le dit simplement  : « Je ne réalise que des photos qui ont un rapport avec moi. »