Heinrich Mann, la démocratie et la haine

Né en mars 1871 à Lübeck, ancienne ville hanséatique de l’Allemagne du Nord, Heinrich Mann atterrit dans l’Empire Allemand nouvellement proclamé. Il est l’ainé d’une fratrie de cinq enfants. Le frère cadet de Heinrich, Thomas Mann, deviendra comme lui écrivain; il est l’auteur des Bruddenbrook (1901).

Exclu début 1933 de l’Académie des Beaux-Arts de Berlin dont il était le président depuis 1930, Heinrich Mann est contraint à l’exil par les nouveaux dirigeants national-socialistes. Dès son arrivée en France, l’intellectuel allemand publie plusieurs essais et articles dans des magazines d’exilés et dans La Dépêche de Toulouse afin de dénoncer le régime qui sévit en Allemagne.

En fin d’été 1933 parut d’abord aux éditions Querido à Amsterdam la version allemande de son essai Der Haß, Deutsche Zeitgeschichte, puis en octobre chez Gallimard la version française, La Haine, Histoire contemporaine d’Allemagne. La version allemande est aujourd’hui éditée chez S. Fischer Verlag; en France, aucune réédition n’a été publiée depuis 1933.

Dans La Haine, Heinrich Mann évoque son enracinement dans une certaine tradition allemande, qu’il oppose aux parvenus et nouveaux convertis à la cause allemande :

Je suis issu d’une vieille famille de l’ancienne Allemagne, et celui qui a le sentiment de la tradition est armé contre les faux sentiments. Car la tradition nous rend aptes à la compréhension qui, à son tour, nous incline vers le scepticisme et la douceur. Seuls des parvenus se conduisent parfois en énergumènes.

L’appartenance à une tradition, à une « vieille famille de l’ancienne Allemagne », permet ainsi la compréhension de ses origines et amène lucidité et humilité quant à sa propre importance. Sans cet enracinement, l’homme parvenu doit s’agiter pour exister, cherchant sans cesse la reconnaissance qu’il désire. Un de ces individus excités et possédés est Adolf Hitler, qui, par son incapacité d’accepter ses défaillances artistiques, dirige sa haine contre le jury et ses membres qui avaient défavorablement jugé ces dessins. Heinrich Mann, amer, constate :

Il n’avait tenu qu’à eux qu’au lieu de passer dictateur il restât simple raté.

Dans la suite de son essai, Heinrich Mann met en garde contre le dédain des « civilisés » envers les « barbares », les national-socialistes et leurs origines populaires jugées vulgaires. C’est son ancrage dans la tradition, et non pas dans le nationalisme, qui permet à Heinrich Mann de prévenir les ministres, les parlementaires et les écrivains allemands, qu’ils seront

toutes les victimes indiquées d’une violence sauvage qui montait, déjà s’agrippant au pouvoir et n’attendant plus que l’occasion d’éclater. Eux-mêmes avaient appelé les excès futurs, justement par leur mépris de civilisés pour les forces aveugles et barbares. Ils en ricanaient de dégoût, ils en avaient des sursauts de révolte tardive, d’optimisme fou, et même de la curiosité.

La République dut succomber pour avoir laissé toutes les libertés à ses ennemis et n’en avoir pris aucune.

Des individus sans conscience s’étaient mis en commun pour abuser des libertés publiques mal gardées, et ils avaient profité d’une crise qui tenait plus encore à l‘âme troublée d’un peuple qu’à son économie.

Cette situation rappelle franchement une autre, actuellement en plein essor au pays de la liberté et la fraternité, avec ses dérives dangereuses pour la liberté et la démocratie. Heinrich Mann définit ainsi le racisme comme « la sélection des non-valeurs » et constate que « l’antisémitisme trahit un défaut dans l’équilibre intérieur d’une nation« .

Une phrase de l’exilé Heinrich Mann semble proprement prophétique par son évocation de l’origine de ces « barbares » et « incultes ». Ceux-ci ne sont pas une entité naturelle, mais le résultat d’un manque d’éducation, et victimes de la misère. Le « pauvre diable » de l’Allemagne du début des années 30 devient une figure symbolique de tous les êtres humains privés de leurs droits :

le pauvre diable ne savait que hausser les épaules. Ignare et inculte, c’était trop facile de lui rendre haïssable la République, justement pour qu’il n’aperçoive pas les premiers auteurs de ses malheurs. Vingt ans plus tôt, alors que la misère ne les avait pas affaiblis, tous auraient éventé le truc.

Comment éviter que « les forces aveugles et barbares » nous violentent? En défendant la liberté, en défendant l’information libre et l’éducation et en garantissant une vie décente à tous. Si ces fondamentaux de la démocratie ne sont plus respectés, alors nous allons envoyer encore plus de barbares à l’État islamique, et encore plus de pauvres diables aux partis politiques nationalistes. Car la vraie haine, écrit Heinrich Mann si lucidement, la haine la plus atroce et la plus destructrice n’est pas celle que l’on croit:

La vraie haine, celle dont nous ne mesurons jamais la profondeur, ce ne sont pas nos défauts qui nous l’attirent, ce sont nos qualités.

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« Les Tudors » à Paris, entre réalité historique et postérité

Artiste des Pays-Bas Elisabeth Ire, dit The Darnley Portrait, vers 1575. 113 x 78,7 cm huile sur bois Londres, National Portrait Gallery © National Portrait Gallery, London, England

Peintre anonyme, Elizabeth Ire, dit The Darnley Portrait, vers 1575 © National Portrait Gallery, Londres

Le musée du Luxembourg à Paris accueille depuis le 18 mars une des familles les plus rocambolesques de l’histoire de l’Angleterre: les Tudors. Comparé aux leurs, les scandales de la famille Windsor font pâle figure. Le danger était alors de succomber à la tentation de ce monde semi-historique peuplé d’Elizabeth la Reine Vierge, de Henri VIII Barbe Bleu et de Marie la Sanglante, le tout lorgnant vers le culte des séries télévisée comme Les Tudors ou Game of Thrones. Ce n’est pourtant pas une exposition dédiée aux « happy few », aux spécialistes de la Renaissance anglaise. Le musée du Luxembourg, en partenariat avec la National Portrait Gallery de Londres, organisatrice de l’exposition The Real Tudors: Kings and Queens Rediscovered achevée début mars, remet les choses simplement à leur place: au Seizième siècle.

Quelques réalités historiques, souvent occultées, sont ainsi rappelées au public, habitué à la surexposition aux images: il n’existe pas de portrait contemporain d’Anne Boleyn. Seule une petite médaille donne une idée de l’apparence physique de la femme pour laquelle Henri VIII a remué ciel et terre. La situation est comparable pour Jane Grey, la « reine de neuf jours »: aucun portrait contemporain à pu lui être attribué avec certitude. Ce n’est pas pour autant une succession de tableaux, de médailles et de chartes qui attendent le visiteur. L’ouverture au monde moderne et contemporaine est faite dès l’entrée. On est accueilli par un extrait de film de 1912, dans lequel Sarah Bernhardt incarne la reine Elizabeth Ier, fille d’Anne Boleyn, la seconde épouse d’Henri VIII. Dans une vitrine sur la gauche se trouve un manteau de sacre, le costume de cinéma porté par l’actrice Cate Blanchett dans le film « Elizabeth » (1998) écrit par Michael Hirst, l’auteur de la série télévisée à grand succès Les Tudors. Avant de passer au Seizième siècle, on aura reconnu en face la reine Anne Boleyn à la Tour de Londres, effondrée en pleurs, sur un tableau peint par Edouard Cibot en 1835 (musée Rolin, Autun). À droite sont le roi Henri VII, fondateur de la dynastie Tudor, et sa femme, Elizabeth d’York.

On entre ensuite dans l’espace qui présente la seconde génération des Tudors et ses contemporains français, de Louis XII à la famille de François Ier. Plusieurs portraits d’Henri VIII jeune, son armure porté au Camp du Drap d’Or près de Boulogne en 1520, des portraits des enfants de France et des chartes mettent en lumière les relations étroites entre les deux royaumes au début du 16e siècle. Une découverte est le portrait de Marie d’Angleterre par Michel Sittow, conservé au Kunsthistorisches Museum de Vienne, longtemps présenté comme celui de Catherine d’Aragon, première épouse du roi d’Angleterre. En 1514, cette jeune sœur d’Henri VIII fut envoyé en France pour épouser Louis XII.

Au tournant, l’impressionnant portrait d’Henri VIII en pied, la copie anonyme d’une œuvre de Holbein venu de Petworth House, prend tout la place et impose la présence physique de ce géant, renforcée encore par des habits somptueux et hors de prix. Le roi est suivi de portraits de ses femmes et de ses enfants Marie Tudor et Edouard, ce fils tant désiré peint par Holbein en 1538, où le petit garçon d’environ un an tient son hochet comme un sceptre.

La pièce suivante est consacré à Elizabeth, second enfant d’Henri VIII. À la suite de sa demi-sœur Marie Tudor, elle deviendra reine d’Angleterre en 1558. De magnifiques portraits d’elle – le portrait Darnley (ci-dessus) et le fameux portrait au phénix –, des portraits de ses courtiers et quelques objets précieux, comme sa bague renfermant son portrait et celui de sa mère Anne Boleyn (vers 1575) montrent tout l’éventail de la cour d’Angleterre entre représentation et intimité. Sa grande rivale Marie Stuart rappelle l’histoire mouvementé entre l’Angleterre, l’Écosse et la France à partir du milieu du 16e siècle.

La dernière partie de l’exposition évoque la présence des Tudors au théâtre, commençant par Shakespeare, puis dans l’opéra et dans la littérature du 19e siècle. Ces œuvres de fiction ont durablement marqués les représentations de la famille Tudor, et quelque peu obstrués les faits historiques.

Une dernière remarque sans doute anachronique, et qui peut paraître saugrenue. Mais peut-être donnera-t-elle matière à réflexion sur une époque où la reine était une vierge, mais aussi le chef d’état et le chef de l’armée. J’ignore si la recherche sur le gender, c’est-à-dire le genre et sa définition voire sa confusion, a déjà remarqué un étrange échange de symboles de féminité et de masculinité exprimé par la mode.

Marcus Gheeraerts le Jeune Robert Devereux, comte d’Essex vers 1597 218 x 127,2 cm huile sur toile Londres, National Portrait Gallery © National Portrait Gallery, London, England

Marcus Gheeraerts le Jeune, Robert Devereux, comte d’Essex, vers 1597 © National Portrait Gallery, Londres

Robert Devereux (1565-1601), comte d’Essex, porte sur ce portrait prêté par la National Portrait Gallery, les habits et le collier de l’Ordre de la Jarretière (en Anglais the Order of the Garter), le plus prestigieux des distinctions d’honneur de la chevalerie de Grande Bretagne, créé au 14e siècle. Le comte d’Essex était l’un des favoris d’Elizabeth Ier. Sa relation houleuse avec la reine est bien reconstitué dans Elizabeth I, un film de 2005 où la souveraine est incarnée par l’actrice britannique Hellen Mirren. Pour des yeux du 21e siècle, il est inhabituel de voir un homme portant ce qui ressemble à une robe. Si on revient maintenant sur le portrait dit Darnley d’Elizabeth Ier, elle y porte un pourpoint orné de broderies qui évoquent celles d’une uniforme de cavalier d’une époque bien plus récente. Ce détail curieux n’a d’ailleurs pas échappé à la National Portrait Gallery, qui décrit la reine « wearing a rather masculine doublet with a lace ruff collar » (« portant un pourpoint, un vêtement plutôt masculin »). Cette confusion visuelle entre les genres confirme à mon avis l’auto-identification d’Elizabeth Ier à une reine et un roi; elle est simultanément faible femme et chef suprême de l’armée d’Angleterre, une revendication d’ailleurs clairement exprimé quelques années plus tard dans son discours de Tilbury ou Armada speech de 1588.

Cette exposition au musée du Luxembourg me semble indispensable à toutes celles et tous ceux qui cherchent à dépasser la façade glamour et théâtrale de l’image des Tudors véhiculée par la télévision, le cinéma et par tout un courant de livres pseudo-historiques. En revanche, avec une série télévisée comme Wolf Hall, basée sur les livres de Hilary Mantel et encore et toujours consacré aux Tudors, la télévision s’approche peut-être d’avantage d’une certaine vérité historique.

Eugène Viollet-le-Duc : un Moyen Age version 2.0

Viollet-le-Duc, Le beffroi, 1874

Viollet-le-Duc, Le beffroi (1874). Étude préparatoire pour « Histoire d’une forteresse ». Aquarelle, rehauts de gouache. © Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’architecture et du patrimoine

Il a créé un Moyen Âge dont les normes ont durablement marqué l’imaginaire français et européen, voire mondial. Toute la variété du talent de Viollet-le-Duc est exposée à Paris au palais Chaillot, à la Cité de l’architecture et du patrimoine, jusqu’au 9 mars 2015.

Né en 1814, Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc sort de l’ordinaire par sa force créatrice, par ses puissantes visions du passé et par son exigence et son éclectisme artistiques. Cet architecte-dessinateur-scientifique excellait surtout dans l’anastylose (du Grec anastellein : technique de reconstruction d’un édifice en ruines, en utilisant des éléments architecturaux originaux et contemporains).

Viollet-le-Duc a façonné un monde architectural médiéval plus coloré, plus civilisé, plus plaisant et attrayant que « l’original » médiéval, souvent abîmé pendant la Révolution Française, ou déjà abandonné depuis des siècles. Le nombre de prestigieux monuments français qui portent la trace de son intervention est impressionnant : la basilique de Vézelay en Bourgogne, la Sainte-Chapelle à Paris, la cathédrale Notre-Dame de Paris, la basilique de Saint-Denis, la cathédrale d’Amiens, la cité de Carcassonne, le château de Coucy, la basilique de Saint-Sernin de Toulouse …

Cette force imaginative et créatrice est accompagnée par une activité archéologique et scientifique considérable. Parmi des monuments de l’érudition encyclopédique du 19ème siècle figurent son Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, publié en neuf tomes entre 1854 et 1868, et le Dictionnaire raisonné du mobilier français de l’époque carolingienne à la Renaissance en 8 volumes, publié entre 1858 et 1875. En tant que dessinateur historique, il exécuta plus de cent illustrations pour l’Histoire de France de Jules Michelet. L’intégralité des œuvres écrites de Viollet-le-Duc, mis à jour en 2010, se trouve sur le site de INHA.

D’une curiosité insatiable, Viollet-le-Duc fut aussi un grand voyageur, d’abord dans toute la France, mais aussi en Angleterre, en Allemagne et en Italie. La Renaissance italienne et ses arts décoratifs l’ont influencé à un tel point qu’il avoua dans une lettre à son père qu’il les préférait aux monuments antiques, pourtant la référence de l’architecture monumentale de son temps.

Viollet-le-Duc meurt le 17 septembre 1879 à Lausanne, dans sa villa La Vedette, qu’il a fait construire entre 1874 et 1876 et qui fut démoli depuis. Mais son influence sur notre image du Moyen Age reste aussi forte que celle du peintre Jean-Leon Gerôme, autre grand maître du visuel du 19e siècle, qui, avec le peintre d’origine néerlandaise Lawrence Alma-Tadema, a marqué notre imaginaire du monde antique. Viollet-le-Duc a réussi à matérialiser son monde médiéval personnel, que j’appelle un Moyen Age 2.0, un double imaginaire, qui s’est depuis substitué en grande partie à la réalité historique, et qui perdure toujours au cinéma, à la télévision, et dans l’esprit du grand public. Je cite comme exemple le fameux chapeau pointu des demoiselles façon Walt Disney, qui est lui-même un bel avatar de Viollet-le-Duc, et l’exclamation débile « Oyez, oyez » qui précède immanquablement n’importe quel marché médiéval contemporain. Les derniers exemples de ce Moyen Age 2.0. sont la série HBO Game of Thrones, les films The Hobbit et Le Seigneur des Anneaux de Peter Jackson, et les jeux vidéo à contenu historique, comme la Palestine médiévale fantasmé de Assassins Creed. Ce Moyen Age mi-historique, mi-imaginaire s’épanouit aussi dans le monde du reenactment (la reconstitution historique), où les costumes, les objets et les gestes inspirées des réalités du Moyen Age et d’un Moyen Age façon 19e siècle, se mêlent à l’esthétique du 21e siècle. Peut-être sommes-nous ainsi rentrés dans le Moyen Age 3.0.

Le pont-canal de Briare (Loiret)

Canal de Briare

Le pont-canal de Briare © A.B. 2014

Le collectif Divergence : belles photos versus cœurs aveugles

Un groupe de six photographes fonde en 2004 l’association Fedephoto. Le nombre de ses membres augmente d’année en année, les images se diversifient, et l’association change de nom en 2012 et devient Divergence Images. En 2014, pour marquer le dixième anniversaire de l’association, le photographe portraitiste Jacques Graf et ses collègues ont conçu et autofinancé un album de photographies intitulé « Divergence, l’album 2004-2014 », qui a été présenté à Perpignan début septembre, à l’occasion du festival Visa pour l’image. Les premières images qui figurent dans l’album sont des sujets forts. Vincent Leloup accompagne la fermeture de la dernière mine de charbon à la Houve en Lorraine. Visages noirs et carrelages jaunes, c’est la fin d’une industrie française bicentenaire. À Marseille, Pierre Ciot photographie l’abbé Pierre à côté d’une table où sont déposées les clés des logements destinées aux compagnons sans abri. La dignité d’un vieil homme fragile. Et la Shoah. Photographiés en noir et blanc, les regards des déportés juifs sont captés par Cyril Bitton, où l’on ressent l’émotion authentique venue d’une expérience personnelle.

Les sujets sont aussi différents que sont les photographes et leurs intérêts: les hommes au cœur du conflit au Moyen Orient (Olivier Coret), un reportage au Népal sur le thé (Frédéric Reglain), le sport (Bernard Bakalian), l’actualité et la politique françaises (Laurent Hazgui, Frédéric Klemczynski, David Ademas), les portraits (Hervé Boutet) le patrimoine architectural en France (Antoine Dumont, Michel le Moine) et le Far Ouest américain (Olivier Thomas).

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En parcourant cet album, qui contient tout le savoir faire, l’engagement et la créativité des photographes professionnels de Divergence Images, je suis particulièrement touchée par les images de Marseille de Robert Terzian. Terzian y habite et suit l’actualité de sa ville. Ses images de Marseille, une ville à la réputation souvent mauvaise et qui souffre d’une représentation visuelle standardisée, sont d’une beauté lumineuse, aérienne. Sur la page 36 de l’album, sa photographie de la cathédrale de la Major et du fort Saint-Jean surgissant de la brume, a un air de Taj Mahal. Un ciel noir au-dessus d’un méthanier évoque le Nord, et le fort Saint-Nicolas baignant dans une lumière doré, l’Italie. Terzian appelle ses photographies de Marseille « Des paysages du bout des mondes » et raconte qu’il photographie Marseille depuis dix ans, en respectant le Temps et la lumière naturelle. La photographie, on l’oublie souvent, est une représentation du visible, de la lumière, un mot composé de deux mots d’origine grecque : φάος / φῶς (phas, phỗs) = lumière et γράφειν (graphein) = graver, écrire, dessiner. À quel point les photographies peuvent se substituer à la complexité du monde et devenir elles-mêmes ce monde, Robert Terzian en a fait l’âpre expérience:

Mes images ont souvent été sélectionnées pour des projets de livres ou de communication sur Marseille. Mais à chaque fois, au dernier moment, la sentence tombe: belles images mais trop tristes, trop peu vendeuses pour la ville.

Ce qui est souvent demandé, ce sont des images d’une image, c’est le « bleu sardine » de Marseille, le Bleu uniforme, la lumière « vulgaire » du Sud. Ce sont des clichés qui procurent le réconfort du déjà-vu et de la re-connaissance. L’immense mérite du petit album Divergence 2004-2014 est de nous proposer d’autres images, nous faire voir un monde plus riche, plus divergent, des photographies qui s’écartent d’une vision standard. Au constat mélancolique de Robert Terzian,

Comme si sortir du vulgaire pour aller vers la « poésie de la lumière » restait impossible à des cœurs aveugles,

j’ai envie de répondre ceci. Ce que décrit le photographe par rapport à ses photos de Marseille, je l’ai vécu de milliers de fois, comme tous les iconographes je suppose, et je les connais bien, ces « cœurs aveugles ». Mais nous, nous avons la passion, l’amour du Beau, la sensibilité pour la lumière et les belles images; pour nous, il est impossible de s’arrêter. Ne nous arrêtons pas, ne laissons pas nos cœurs sans lumière, sans vie. Continuons.

Isabeau de Bavière, épouse d’un monarque normal

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Isabeau de Bavière. Source http://de.wikipedia.org/wiki/Isabeau

« Isabeau n’était pas capable de grandeur. » Voilà un jugement sans appel, lancé à la tête d’une lectrice de 2014 comme moi qui ne demandait rien. Aucune source n’est citée pour appuyer cet assassinat historique d’Isabeau de Bavière, reine de France et épouse de Charles VI. L’auteur de ces lignes, Philippe Erlanger, ne semblait pas conscient de l’influence exercée par l’Histoire récente sur le jugement de ce personnage. Née vers 1370 probablement à Munich, Élisabeth de Bavière fut marié en 1385 au roi de France Charles VI. Reine de France jusqu’en 1422, elle mourut à Paris en 1435. Quand est-ce qu’elle a changé son prénom, et pourquoi? Je cherche en vain une réponse dans le livre d’Erlanger. Publié en 1945, Charles VII et son mystère, l’ouvrage dont est tiré la phrase du début de l’article, porte ouvertement les stigmates de deux Guerres mondiales. En continuant, je tombe sur une phrase qui évoque ironiquement une certaine actualité en France. Isabeau, écrit Erlanger, fut l« épouse d’un monarque normal » (p. 22). Normal, le roi Charles VI?! Mais je ne suis pas au bout de mes surprises. Isabeau, apprends-je, n’a pas seulement mauvais caractère, elle est aussi une mauvaise reine, elle n’est même pas Française à vrai dire, et bien entendu une « mauvaise mère », comme clame haut et fort le titre du premier chapitre. Isabeau, c’est l’Obsédée de Bavière, de ses châteaux et ses lacs, qui en plus vole les bons Français:

« La Bavaroise aimait les richesses. Pour les gaspiller ou pour les enfouir au fond des souterrains. Pour sa sauvegarde et pour ses plaisirs. (…) Dix-sept années vécues en France n’avaient réussi qu’à exalter sa passion pour sa famille, pour sa patrie. Aucun paysage n’effaçait à ses yeux les montagnes et les lacs bavarois, aucun chevalier ne lui paraissait égaler son frère Louis le Barbu dont elle eût voulu un connétable. Les bonnes gens l’accusaient d’envoyer des trésors en Allemagne, l’appelait l’Étrangère. Elle haussait l’épaule, se souciant peu de popularité. »

Ce mélange de nationalisme et d’anachronisme, parsemé de misogynie, crée un Moyen Âge imaginaire et décadent. Mais ce n’est pas fini. Isabeau la Traînée ressemble plutôt à une odalisque lascive et obscène qu’à une reine de France du 15ème siècle:

« La fécondité de cette déesse du plaisir ne causait nu tort à son élégance, puisque la mode imposait aux femmes de conformer leur taille à celle de leur souveraine et de porter le ventre en avant. Ainsi, auréolée de gemmes, sa lourde gorge offerte, éblouissante de velours, d’hermine et d’or, Madame la Reine passait-elle, triomphante, des festins aux tournois, des bals aux cours d’amour. »

Tout cela ne m’a pas plu, pourtant ce ne sont que les deux premières pages du livre! De quel droit peut-on diffamer une femme de telle sorte? Certes, Isabeau est morte depuis 600 ans et ne risque plus de protester ou de traîner l’auteur de l’ouvrage en justice (qui d’ailleurs est mort lui aussi). Oui, c’est une étrangère, donc une victime facile, une « âme purement germanique », « fière de ses seins », selon les mots de Philippe Erlanger. Qu’est-ce, une âme germanique?! Et pourquoi elle ne devrait pas être fière de ses seins? Je m’arrête ici pour me calmer et poursuivre ma lecture. À suivre donc (si vous voulez bien).

Philippe Erlanger, Charles VII et son mystère. Éditions Gallimard, 1945 (1981).

Mary of Guise, Scotland’s French Queen (1540 to 1542)

Marie of Guise-Lorraine. © British Museum, London.

François Clouet, Mary of Lorraine, « La mere de la Royne descos de la meson de guise » © British Museum, London, Gg 1.420

September 18, 2014. For the first time in History, a referendum gives the Scottish people the possibility to chose if Scotland should be independent or not. For centuries, Scotland was an independent kingdom, but no one ever dreamt of asking the Scots by whom they wished to be ruled. Their kings – and more so their queens – often descended from powerful families born in foreign countries: in England, in Denmark or in France. One of these foreign rulers was Queen Mary of Guise.

Mary of Guise-Lorraine was born the first child of what would become one of the most powerful families in 16th century France, the Guise. Her life was later marked by profound changes in European society and religion. In today’s France, a few historians still know of her existence, but there is almost no knowledge about her in the general public. Several reasons might be evoked for her disappearance from French History books.

Lorraine, Bourbon and Guise

Being a 16th century noblewoman, Mary of Guise was all her life guided and ordered around by her most ambitious family. It all started with her father, Claude of Guise, a younger son of the Lorraine family, who served the French king Francis I. His military bravery made him first French, then duke of Guise and later governor of Champagne and Burgundy. Claude fought in Italy and Germany and was one of king Francis’ I closest allies. After duke Claude’s death in 1550, Mary’s brother Francis of Guise became head of the family and, together with his younger brother Charles, cardinal of Lorraine, continued to influence the life and decisions of his sister.

Mary’s mother Antoinette inspired French historian Gabriel Pimodan. In her biography published in 1889, Pimodan calls her « Antoinette de Bourbon, the mother of the Guises ». Her importance to French History was therefore mothering numerous and later very powerful (male) Guise descendants. Unlike her mother, Mary of Guise didn’t have twelve children – in fact, she ended up with only one, and a girl on top of that. Accordingly, she is known as the « mother of Mary Stuart ». Mary of Guise doesn’t seem to deserve a French biography; she only had the one daugther, all her sons died young. Both Guise women were much more than « mother of ». Antoinette was a long-living and influent dutchess, and her eldest daughter Mary no less than dutchess herself. Mary of Guise became Queen of Scotland in February 1540, and later Queen regent of Scotland, in the absence of her daughter Mary Queen of Scots. Powerful women always had – and still have – a bad reputation in France, like Diana of Poitiers, the influent mistress of king Henry II. Ruling without a man at their side, or a « weak » man, has always been a very bad idea for a powerful woman. Mary of Guise-Lorraine, in the eyes of her 16th century French contemporaries, was living in a remote and « barbarian » country. Her personal qualities and her struggle to maintain her daughter’s rights as Queen of Scotland, with her husband deceased and Mary Stuart gone to France, was recognized then, and remembered after her death in june 1560. Today, she is all butforgotten.

The Guise family, too close to the throne of France

Mary was a Guise, the first child of a highly ambitious family. Like all Guises, she was born and raised a Catholic. But unlike her mother Antoinette and her younger brothers, Mary had always been more tolerant and openminded. She did not live to see her powerful male family members murdered one by one. Her eldest brother Francis duke of Guise was stabbed to death by a Protestant in 1563. Several years later, his son Henry, the new duke of Guise, was assassinated by men of the French king Henry III at the château of Blois in 1588. At the end of the 16th century, the once glorious name of Guise was doomed.

Bar, Lorraine, France : It’s complicated

Another reason why Mary of Guise did not have much attention in France might be that she was foreign born. The small duchy of Bar, her birthplace, and the much greater duchy of Lorraine had been independent realms for centuries. Her father Claude of Guise had been naturalised French by king Francis I in the 1520’s, but still, Guise family members were sometimes regarded as strangers in metropolitan France. Lorraine, ruled by Claude’s elder brother duke Anthony, was still linked to the German emperor Charles V, the hated ennemy of France. In the following centuries, the Lorraine region became the center of a long fight between France and Germany; even today, Lorraine is sometimes regarded as « not entirely French ».

Only mother of Mary Stuart ?

Mary of Guise is mother to the very famous Mary Queen of Scots. Her daughter being a VIP in European history, Mary only appears as « mother of Mary Stuart », like her own mother Antoinette is « mother of the Guises ». In 1550, when Mary came back to France from Scotland to see her daughter, her son from her first Longueville marriage and her Guise family, she could have chose to stay in one of her French possessions. But she left for Scotland the next year. Did she only obey the French king Henry II and her two brothers Francis, duke of Guise and Charles, cardinal of Lorraine, who all ordered her to defend Scotland against England and the Scottish Protestants? Did she go back to watch over her daughter’s rights as Queen of Scots? Or wasn’t it her own strong will to fulfill her destiny as Queen regent of Scotland, to ride out in the battlefield against the English army like Joan of Arc had done a century before, to fight for what she thought was right, like Joan, another woman from Lorraine ? Did she not speak in person and as Queen regent of Scotland to the French, Scottish and German soldiers fighting the invading English army ? How could she have forgotten that the English army had burned and destroyed the abbey of Holyrood near Edinburgh and the tombs of her husband James V and her two baby sons, back in 1544 ?

At the end of her life, Scottish Queen regent Mary of Guise fought the army of Queen Elizabeth I of England, another powerful and « unromantic » fermale ruler, and yet another Renaissance woman who had decided she didn’t need a man to rule her realm, nor her life.

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