Presse-pensées

I. Le Native advertising, nouveau vampire du journalisme

Au commencement étaient les publi-reportages, ces communications sponsorisées et entièrement produites par des marques, des pays, des entreprises etc., semblables à des articles journalistiques. Mais leurs illustrations sont souvent insignificatives, les portraits des intervenants de mauvaise qualité, et la mise en page ringarde. Désormais, la publicité a franchi une nouvelle étape, et nous entrons dans l’ère du Native advertising. Qu’est-ce ? Dans un article publié sur offremedia.com, les définitions de plusieurs médias anglo-saxons sont révélatrices.

Huffington Post UK : « Native advertising is : sponsored content, which is relevant to the consumer experience, which is not interruptive, and which looks and feels similar to its editorial environnement. »

New York Times : « Native advertising is advertising wearing the uniform of journalism, mimicking the story telling aesthetic of the host site. »

© mpublicite

© mpublicite

Le contenu sponsorisé du Native advertising ne doit pas être « interruptive »; en clair, il ne doit pas être reconnu en tant que tel, mais doit se fondre dans le contexte éditorial, et avoir son aspect et son feeling. Le New York Times va encore plus loin. Le Native advertising, c’est de la communication, de la publicité qui revêt l’uniforme du journalisme, imitant l’esthétique du story telling du site, i.e. sa ligne éditoriale.

Petit à petit, la publicité vampirisera le travail du journaliste, tout en affirmant que c’est pour le bien non seulement de la marque, le Graal des publicitaires, mais pour le bien du lecteur ! Le contrôle sur le contenu, la forme et l’aspect visuel de la communication de la marque sera total, et l’article publicitaire parfaitement adapté à son environnement éditorial. Avec les publi-reportages, le lecteur pouvait passer son chemin, car le caractère publicitaire de l’article était visuellement reconnaissable, signalé par un petit titre en haut de page, souvent assez discret mais existant. Le Native advertising en revanche est un caméléon qui ressemblera à du journalisme, qui aura le look et le feeling d’un véritable article, et qui gagnera en qualité de contenu : le story telling journalistique. Les deux univers se confondent ainsi, le leurre pour le lecteur sera parfait. Ce « nouveau modèle », comme l’appellent les publicitaires, ne cible rien de mois que la connaissance! Voici comment mpublicité définit cette nouvelle perspective :

« il est (…) important de développer des indicateurs de mesure d’efficacité ad hoc, élaborés du point de vue du lecteur : émotions, valeur perçue, engagement à la marque, cohérence de l’intégration, appréciation du contenu, différenciation …« .

Maintenant on comprend pourquoi beaucoup de journalistes perdent leur travail – ils seront tout simplement remplacés par des « journalistes » publicitaires, la déontologie, la réflexion, le courage et l’indépendance en moins.

II. L’éveil numérique français

La presse française l’a enfin compris : le numérique n’est pas qu’une menace, mais aussi une grande chance. Tout changement est forcément dérangeant, angoissant, fatiguant, il est à l’image de la vie : en mouvement permanent. Rester immobile peut être mortel. Dans un combat à armes réelles, c’est sans appel : qui ne bouge pas, mourra.

Le 20 et 21 novembre 2013 s’est tenu dans le 15eme arrondissement de Paris le salon La Presse au Futur. Parmi les différents ateliers et plénières, essayons de dégager quelques tendances. D’abord, la présence des titres de presse sur les réseaux sociaux. Selon une étude de la Seprem, 61% des décideurs des entreprise de presse interrogées indiquent une présence active, contre 7% qui n’ont aucune présence numérique. Tous les magazines possèdent des bases de donnés des internautes et des abonnées de l’ordre de 70%. Les prévisions du CA 2014 montrent une augmentation de 46% des recettes publicitaires dans le digital, et une baisse de 37% dans le print. La diversification se précise, avec un net accroissement de l’événementiel, des ateliers, partenariats, conférences, produits hors média etc., ainsi que le développement des produits digitaux et de l’exploitation du modèle du contenu payant. L’investissement dans les produits digitaux est de l’ordre de 70%, formation et équipement technique inclus. En revanche, environ 40% des décideurs interrogés estiment que les recettes de la diffusion print baisseront en 2014.

Côté logiciels et supports digitaux, ce sont les possibilités d’une mise en page liquide, adaptée à la double orientation (hauteur et largeur) de lecture des tablettes et smartphones, ainsi que l’organisation modifiable d’affichage du contenu, qui permettent une personnalisation impossible sur une mise en page fixe. L’interactivité des pages web ajoute un côté vivant, même si la mise en page, par sa fixité et son identité graphique forte, rappelle le print.

Fédérer tous les métiers autour d’une organisation corporate

Pour intégrer les changements, notamment organisationnels, qui seront désormais inévitables, les entreprises de presse doivent faire preuve d’audace, d’adaptabilité et d’anticipation. L’entreprise RIP consulting a mis en évidence ces éléments décisifs, qui doivent nécessairement être accompagnés d’un vrai projet éditorial et d’une évolution porté par l’équipe. En somme, rien de bien révolutionnaire, juste du bon sens, de la communication, de la créativité, de l’écoute et du courage, bref : l’envie de faire un bon travail de journaliste.

Quelques entreprises de presse d’actualité n’ont pas attendu 2013 pour se lancer, notamment le site Médiapart, qui existe depuis 2007. Mediapart a opté pour un service payant (90€ par an) et a renoncé dès le début à un financement par la publicité. Quelques autres sites online, comme Contexte ou Indigo Publications, spécialisée sur l’Afrique de l’Est, fonctionnent sur abonnement (d’un tarif plutôt élevé), en paiement à l’acte (à article à l’unité), et sont basés sur la satisfaction des lecteurs. En clair, ces sites fonctionnent bien, sont rentables et proposent un contenu de qualité et une information ciblée. La prospection est utilisée non pas pour savoir qui est le lecteur, mais à quoi il s’intéresse. En effet, quel sens peut avoir une prospection (souvent fort cher) qui nous apprend que nous attirons 35% de lectrices de 35-50 ans ? Elle s’intéressent donc toutes à la même chose, étant dans la même tranche d’âge ?

Entretenir et développer la matière grise

Un atelier de l’Afdas exposait les différents possibilités de formation pour mieux intégrer les salariés, approfondir leurs compétences et maintenir leur employabilité dans la presse. Entre le bilan de compétence, le CIF (Congé Individuel de Formation) et la VAE (Validation des Acquis de de l’Expérience) destinées aux salariés, la POE (Préparation Opérationnelle à l’Emploi) aide à l’intégration d’un salarié dans l’entreprise, qui est également concerné par les plans de formation et les contrats de professionnalisation. Le DIF (Droit Individuel à la Formation) sera prochainement modifié. Depuis 2004, chaque salarié à plein temps cumule 20 heures par an de droit de formation individuelle, le plafond étant atteint à 120 heures. Depuis 2009, la portabilité du DIF permet en cas de changement d’employeur, de conserver ses droits pendant deux ans (sauf en cas de démission ou de retraite). Un dispositif nommé CPF (Compte Personnel Formation) se substituera bientôt au DIF et suivra le salarié tout au long de sa carrière professionnelle.

Un regard au-delà les frontières de l’Hexagone

La presse en Suisse est à l’image de son petit pays, multilingue et multiculturel. Les articles, mais aussi les images utilisés sur le web, sont souvent de très bonne qualité, à l’image du journal Neue Zürcher Zeitung. 90% de la population suisse est équipé d’internet, et le nombre de tablettes a augmenté de 35%. Le journal 20 Minutes (ici la version française) est le seul titre gratuit. Facebook domine les réseaux sociaux, et LinkedIn et Xing (en Suisse allemande) sont les deux réseaux professionnels le plus utilisés. Le plus surprenant est la place de la radio de proximité sur les réseaux sociaux. Elles sont présentes à 70% sur facebook, contrairement à la presse qui, elle, arrive seulement à environ 25%. Les grands groupes de presse suisse comme Tamedia et Ringier investissent de plus en plus dans le digital, qui est passe de 18% et 2012 à 25% cette année pour le dernier.

Chaque révolution épistémologique – et la révolution numérique en est une – provoque des bouleversements majeures dans la société, aujourd’hui comme au 15eme siècle avec l’arrivée de l’imprimerie, au 16ème siècle avec la Réformation et au 18ème siècle avec les débuts de l’industrialisation. Celles et ceux qui ne veulent pas s’adapter, qui nient la réalité, qui résistent au changement et qui, par arrogance, pensent prétendre à l’immuabilité de leur statut, de leur confort personnel et de leur mode de vie, mettent en danger tout un métier, l’avenir de milliers de jeunes journalistes et celui d’une branche qui est essentielle au bon fonctionnement de la démocratie.

III. Comment un journal peut-il encore avoir un service photo?

C’est bien connu dans la presse : les iconographes et les photographes ne servent à rien – pire, ils sont nuisibles. Ils ont des exigences absurdes de qualité d’image, ils prennent trop de temps pour chercher LA photo pour les iconographes, pour vouloir prendre LA photo pour les photographes. Ils gênent la cadence de production des titres de presse par leurs réflexions « bac+15 ». En plus, les iconographes travaillent avec des agences photo hors de prix, elles (oui, elles, car la quasi-totalité du métier sont des femmes) défendent les photographes qui eux, demandent des tarifs indécents pour leurs prises de vue, lesquelles – bien entendu – n’importe qui pourra faire.

Jardin des Tuileries, Paris, chantier

Jardin des Tuileries, Paris. Clôture de chantier © A.B.

On les remplace depuis par des substituts, sans doute plus compétents – non, (on s’en fiche de la compétence) plus rapides : les maquettistes, les DA, et maintenant, les rédacteurs. Mais oui, pourquoi s’embêter avec des pinailleuses historiennes d’art et autre universitaires pénibles et artistes ratés râleurs, si on peut travailler directement avec les agences photo, en leur imposant des tarifs minables pour une multitude de titres, produits dérivés, hors séries et autre produits de masse ? Et les secrétaires de rédaction, dont on ne peut pas encore se passer hélas – en attendant le content marketing et les robots créateurs d’articles  – qu’il cherchent des images gratuites, il y en a partout voyons, et en plus, si besoin, qu’ils prennent des photos.

Le licenciement de l’ensemble du service photo de 20 Minutes est la suite logique de cette évolution.

« La direction a décidé qu’il n’y aurait plus de service photo à 20 Minutes. Elle souhaite s’appuyer sur les agences, la polyvalence des rédacteurs qui feront les photos et les vidéos et Scoopshot (une application qui permet d’utiliser les photos des particuliers contre rémunération, ndlr), a déclaré à l’AFP une source interne. »

« Le pdg, qui est arrivé il y a moins d’un an, a toujours dit qu’il ne comprenait pas comment un journal pouvait encore avoir un service photo », a ajouté cette source. »

Les citations proviennent de l’article publié sur le site challenges.fr, mis à jour le 13 décembre 2013.

IV. Une Libération sans images

doubleLiberation14_11_2013

Voici un journal sans images aucunes : un monde sans couleur, sans rythme et sans visuel, qui fait pourtant parti de la perception humaine et donne à un titre de presse son identité. Le journal Libération du 14 novembre 2013 devient un Libération sans images. Il y a longtemps que les métiers de l’image – photographes, iconographes, rédacteurs photo, agences – alertent sur la dégradation des conditions de leur travail. Coupes budgétaires régulières, utilisation de photos gratuites – comme ces jolies photos de vacances et  autres photomaton qui fleurissent sur les pages – disparition des reportages et des commandes photo, transfert des compétences des services photo vers la maquette ou les rédacteurs, éditeurs et secrétaires de rédaction, la liste est très longue. Il était donc temps de pousser cette logique perverse à son paroxysme et suivre son développement logique : la disparition de l’image et des métiers de l’image dans la presse. Aujourd’hui, Libération a eu le courage de le faire. Le journal place ainsi les métiers de l’image dans la longe liste des savoir-faire qui meurent dans une indifférence générale. La récente annonce de la fermeture du fabricant de pianos Pleyel et le malaise des métiers d’art sont d’autant d’alertes dans un pays ou la réforme, le dialogue et l’audace sont des mots qui font peur. Mais la peur n’a encore jamais résolu de problème, au contraire; elle renferme, rend avare et méfiant. Tant que l’avidité sans créativité et sans vision règnera en maîtresse, tant que la lâcheté et la soumission priment, tant que l’indécision et la peur bloquent tout, on aura bientôt d’autres journaux sans images – ou tout simplement plus de journaux. Nous aurons alors un monde coupé en deux : sur le papier, le texte sansimages, et sur le net, des images sans texte. Bienvenu dans un monde incompréhensible.

V. Jeff Bezos et le Washington Post – nouveau News ?

Le Washington Post du 10 octobre 1973.

Dans le magazine Time (Europe) du 19 août 2013, le journalist David von Drehle analyse le rachat du vénérable journal américain Washington Post, révélateur de l’affaire Watergate, par le PDG d’Amazon Jeff Bezos, pour 250 millions de dollars. Le Washington Post, écrit von Drehle, « is a business from a vanished past » (un business d’un passé évanouie). Et ce n’est pas le contenu qui est surannée, mais son business model. Il n’est plus viable, comme celui de tous les autres journaux.

Pendant des décennies, le Washingon Post était le premier journal du matin, ses concurrents ayant été racheté au fil des années. Les journaux d’après-midi se retrouvaient dans la position de l’éternel second, et en directe concurrence avec la télévision. Ainsi, le Washington Post pouvait dicter ses prix à la publicité et financer un contenu de qualité – reportages, photos, exclusivités, enquêtes etc. Puis apparaissent des journaux gratuits, et ce gros business qui marchait si bien, s’écroule.

Les News gratuits ont-ils tué les News payants ?

C’est une affirmation courante mais erronée, selon von Drehle, car « free news was nothing new. Publishers never made much money on the news. » (les News gratuits n’étaient pas nouveau. Les éditeurs n’ont jamais gagné beaucoup d’argent avec les News). L’argent ne venait ni des actualités, ni des abonnés, ni de la distribution, mais surtout de la publicité. On fabriquait un « paquet » de contenu, de photos et de (beaucoup de) publicité pour atteindre un maximum de personnes.

Tout a changé. Plus grand monde ne veut ce paquet, seulement des morceaux, et ceux-là à son rythme, dans la forme de son choix et au moment de son choix. Les salariés du Washington Post, dont le nombre a fondu de moitié depuis des années 1990, ont été sans doute soulagé d’apprendre le rachat du journal par Jeff Bezos. Son projet serait – selon von Drehle – de couper le contenu généraliste en petit paquets à contenu spécialisé.  Jeff Bezos, écrit von Drehle, « is likely to look for ways to break it up (i.e. the old bundle) and give people the content they value in whatever form they want it – for a price. » (Bezos va probablement chercher à morceler le paquet et donner aux lecteurs le contenu souhaité dans la forme souhaitée – contre paiement.) On y retrouve la stratégie des Kindle Singles, ces petits textes téléchargeables sur le site d’Amazon.com, souvent pour moins d’un dollar. Mais que vont devenir les sujets complexes, les reportages photo et les enquêtes longues et/ou dérangeantes ? Les lecteurs et les publicitaires, seront-ils prêts à payer ?  « How much of the unbundled content will have value to readers or advertisers is an open question – and the value of investigative reporting and foreign coverage to paying readers or sponsors is the most troubling question of all » (von Drehle).

L’avenir d’un journalisme de qualité reste encore et toujours sans véritable réponse – à moins de reprendre le manifeste de la Revue XXI et d’essayer de reconstruire une relation de qualité avec le lecteur. Mais sur quel modèle économique ? Le bon vieil abonnement ? Le kiosque ou la librairie ? Peut-être l’idée de proposer le contenu sous des formes variées peut-elle être un début de réflexion ?

VI. La collision du journalisme et du Numérique

couvFortuneUS

Le business model de la presse d’actualité est-il condamné ? Dans son édition du 22 juillet 2013, le magazine Fortune Europe consacre un article à l’avenir de la presse news. Co-écrit par John Huey, ancien rédacteur en chef de Time magazine, Martin Nisenholtz du New York Times et Paul Sagan, vice-président exécutif d’Akamai Technologies, c’est le sommaire d’une étude sur la presse dans le cadre d’un projet sur l’histoire orale, réalisé au printemps 2013 à la Harvard Kennedy school.

L’arrivée des plateformes numériques comme Google, Yahoo, YouTube et autres, qui occupent de plus en plus l’espace jadis réservé à la presse traditionnelle, a transformé le marché du News. Afin de documenter les étapes importantes et les choix des décideurs de la presse depuis la révolution numérique, des témoignages orales des personnalités de la presse ont été collectés dans le cadre du projet « Presse, Politique et politique publique ». Le projet, mené conjointement par le Joan Shorenstein Center à Harvard et le Nieman Journalism Lab sera publié dans son intégralité le 9 septembre 2013 sur le site digitalriptide.org.

Des journalistes informaticiens

Au début des années 1990, l’agence britannique Reuters passe un accord avec Yahoo pour y publier ses news et actualités financières. Il n’est pas question de facturer l’accès aux informations, car l’obsession est alors d’augmenter l’audience, c’est-à-dire le nombre de clics par mois. Les grands agences d’actualité gardent leur activité professionnelle rémunérée et récupèrent par ailleurs une clientèle nouvelle sur le Web. Seulement voilà, le progrès technologique fulgurant n’a jamais été associé au news business.  » You cannot innovate and build new products without engineers in your field « , explique Eric Schmidt, président exécutif de Google. Comme la photographie, l’illustration ou l’éditing, les informaticiens auraient dû être intégrés en tant que force créative du journalisme, et non pas seulement comme  « mécaniciens », renchérit Will Hearst, président de la Hearst Corp.

La Pub, un mal nécessaire ?

Le deuxième bouleversement concerne la publicité dans la presse news, dépassé par celle de la télévision, celle sur le Net et de plus en plus celle sur les réseaux sociaux. Il faudrait un énorme effort d’innovation pour récupérer le flux d’argent des annonceurs. Comme pour les informaticiens, il aurait fallu intégrer des publicitaires au journalisme, en non pas les considérer comme un mal nécessaire, une sorte de pourvoyeur de fonds pour les journalistes (Will Hearst).

Démocratie, qualité de vie et journalisme

Mais la question cruciale est resté sans réponse, malgré plus de 70 entretiens :  » What is going to happen next to the news business, and how is that likely to affect the quality of life in a democratic republic ?  » Une des réponses possibles a déjà été suggérée dans le manifeste de la Revue XXI, publié en janvier 2013 en France. Tim Berners-Lee, l’inventeur du World Wide Web, va dans le même sens :  » There’s a need for journalism. (People are) fed up with just searching, using a web search tool (…), then realizing (…) that the whole thing was produced by the same (…) company, with an extremly slanted view … People are fed up with that,  and journalists have got the skills and the motivation. It’s their job to solve that problem « . Nous sommes sans doute à un tournant décisif, mais si les journalistes se souviennent de leur véritable travail, tout en collaborant avec deux éléments indispensables – la technologie et aussi le marketing -, la république et la démocratie en sortiront plus fort, et avec eux notre valeur la plus chère : la liberté.

VII. Le journalisme est-il prêt pour une révolution copernicienne ?

Le jeudi 10 janvier sortait le numéro 21 de la Revue XXI, qui contient un « Manifeste » pour le journalisme. Dans un contexte de plus en plus complexe, c’est d’abord une analyse bien structurée de l’état dans lequel se trouve la presse depuis quelques années. Pour trouver des solutions, le manifeste préconise aux journalistes rien de moins qu’une « révolution copernicienne ».

Qu’a fait Nicolas Copernic, cet homme d’église mort en 1543, qui a donné son nom à cette révolution ? Il a changé son point de vue. Copernic, en contemplant le système céleste, a décidé d’inverser sa perspective. Ce n’est plus la planète terre, mais le soleil qui sera au centre du système désormais solaire et non plus terrestre. Copernic montre également que la terre tourne autour d’elle-même sur un axe incliné, ce qui donne l’illusion des levers et couchers du soleil. On imagine la surprise de ses contemporains qui se croyaient le centre du monde, et qui tout d’un coup deviennent périphériques. Je pense qu’une certaine humilité, mais surtout du courage et de la curiosité est effectivement de mise pour admettre un changement aussi radical.

Au cours de l’émission radio sur France Info, qui présentait la revue XXI début janvier, Patrick de Saint-Exupéry parlait de Marcel Proust comme exemple d’une certaine exigence. C’est donc la technique au service de l’écriture et non pas l’inverse qui doit être exigé : « Nous pensons que la presse, cédant aux promesses du « bluff technologique » avec ses taux de croissance exponentiels et sa cité de verre universelle, est entrée dans un cycle de décisions absurdes ». Cette exigence fait revenir au centre du travail des journalistes la seule personne qui doit compter et surtout la seule qui le fait vivre : le lecteur. « N’importe quoi », disent les publicitaires, « ce sont nous qui apportent l’argent. » Justement, c’est bien un des problèmes évoqués par le Manifeste :

« À viser des « cibles » pour satisfaire aux exigences de la publicité, à accepter de se façonner ainsi, les titres perdent leur âme. Le petit frisson de surprise et d’étonnement, qui fait la valeur d’un titre pour son lecteur, disparaît au profit de rubriques attendues et répétitives. Le public devient objet et non plus sujet. » Manifeste XXI, p.14.

L’effacement des frontières entre presse et communication produit des bâtards comme le publi-reportage et le « contentising » (des contenus pour vendre). Comment trouver un modèle plus honnête, plus authentique ? La véritable question est – il me semble – la suivante : la presse d’aujourd’hui est-elle utile, désirable et nécessaire ? Si elle l’est, ces critères peuvent-elles être un modèle économique ? C’est en tout cas la proposition du Manifeste :

« Être utile, désirable et nécessaire, voilà le seul modèle économique qui vaille. (…) Mais s’affranchir de la publicité, c’est se retrouver à la main du lecteur, c’est se confronter au réel, avec ses surprises. (…) Tisser des liens réciproques prend du temps, mais retrouver cette confiance jour après jour est l’un des plus grands bonheurs de ce métier. » Manifeste XXI, p. 16.

VIII. Presse écrite: quel iceberg nous a heurté ?

© D.R.

© D.R.

Voici la suite de la réflexion sur l’état de la presse française.  Dernier article paru : « Qu’arrive-t-il à la presse écrite? » par E. Anizon, R. Sénéjoux, O. Tesquet, Télérama no. 3287 du 9 janvier 2013. Le début de l’article nous accueille par des habituelles images d’une catastrophe venue d’extérieur. On parle du Titanic et de journaux « emportés par la déferlante« . Quel iceberg nous a donc heurté, nous les journalistes de la presse écrite voguant tranquillement sur notre Titanic ?

Par ordre alphabéthique, l’article nous apprend qu’il faut (lettre B) « faire du buzz, même du mauvais buzz », dixit Christophe Barbier de l’Express, mais aussi qu’il ne suffit pas de publier sur la chic tablette à la pomme pour survivre (lettre D : exemple du journal numérique Daily News aux États-Unis). La lettre F nous parle des femmes et en dit long sur la situation de la soi-disant égalité des chances et des sexes : « Bref, le métier est en crise et ne paie plus, alors les hommes fuient et les femmes affluent. »

La lettre H nous offre la joie de retrouver encore un business man à la tête d’un groupe de presse, le feu groupe Hersant : Welcome, Mister Tapie. Sous la lettre  J comme journalisme, c’est l’angoisse existentielle qui pointe. À quoi servons nous encore, nous les journalistes, si tout le monde peut écrire sur tout et lire tout, sans payer ?

Ah, enfin une bonne nouvelle : le site Médiapart, payant, affiche des bénéfices. Puis sous la lettre P, est mentionné le livre de Jean Stern et les journaux sous-financés et sous-capitalisés des grands patrons de presse. Mais c’est à la fin de notre alphabet apocalyptique que l’on touche peut-être au coeur d’un des problèmes des journalistes. « R comme reportage : exercice journalistique de plus en plus délaissé. Dans les rédactions web (et pas seulement, hélas !), il est rare qu’un journaliste puisse se de-scotcher de son écran. Et dans les rédactions papier, il est de plus en plus difficile de les faire financer. » Cela me rappelle Jean Stern : pas d’argent, pas de reportages. Mais encore une fois, c’est trop facile de pointer l’iceberg du manque d’argent. Pourquoi il n’y a plus de reportages ? Est-ce uniquement une question monétaire ? La lettre V nous l’affirme : « V comme voyage de presse. Reportage du pauvre. » Sans doute nous nous avons fait avoir par cette solution facile et gratuite de « reportage-voyage ». Comment convaincre son patron de nous payer un reportage quand il ne voit pas (ou plus) la différence entre un article écrit suite à un voyage de presse et un article écrit suite à des investigations indépendantes ? Le publi-reportage, voilà ce que sont aujourd’hui la plupart de nos soi-disant reportages. On sert la soupe à la ville de X, à Mme Y, au pays Z etc. Bienvenu dans un monde de partenariat, la sacro-sainte bouée de sauvetage d’un journalisme qui n’en est plus un.

Voilà le véritable iceberg : la partie la plus importante est sous l’eau, elle est invisible. C’est nous, les journalistes. Commençons à nous mettre un peu en question. Peut-être nous nous avons trop reposé dans notre petit monde douillet de la presse écrite ? « On a toujours fait comme ça, pourquoi changer ? » – « Ça fait trente ans que je travaille comme journaliste, ce n’est pas maintenant que je vais me mettre en cause. » – « On n’attend pas la réponse, on avance, on avance. » – « Moi, je suis rédacteur en chef, toi, écrase. » Dans un environnement de ce type, pensez-vous vraiment que nous sommes prêts à affronter les bouleversements actuelles ? Ne pensez-vous pas que sans plus d’exigence et plus d’originalité, deux des préconisations des auteurs de Télérama d’ailleurs, nous allons sombrer, et pas seulement parce qu’ un iceberg nommé numérique nous a heurté, mais surtout parce que nous avons continué à faire comme si de rien était ?

IX. La Presse Print française – l’apocalypse ?

Le livre du journaliste Jean Stern, sorti fin 2012 aux éditions La Fabrique, présente un triste état de la presse française. J’ai envie d’y répondre en me positionnant sous un angle différent, celui de la presse nationale spécialisée. On parle surtout des grands quotidiens, mais je pense que toute la presse française est concernée par ce qu’évoque ce livre. J’y trouve en feuilletant les mots « conformisme », « formatage », « travail bâclé », « manque d’enquêtes », « idées rabâchées » et « médiocrité », et je ne suis pas dépaysée, ces pavées-là je les jette moi aussi dans la mare.

Il fallait s’attendre qu’une attaque des patrons de la presse provoque quelques réactions. Thierry de Cabarrus du Nouvel Observateur, pour qui « les propriétaires de journaux ne sont pas le seuls responsables », termine sa critique par :  » Erreurs de gestion de la part des patrons, frilosité des journalistes à s’ouvrir à de nouveaux métiers (internet, vidéo), refus des ouvriers du livre de remettre en cause leurs effectifs et leurs avantages : les causes du naufrage de la presse écrite sont multiples. »

C’est cette « frilosité », bel euphémisme, qui m’a fait penser au pamphlet de Stéphane Hessel, « Indignez-vous », que j’ai lu récemment. Bien sur qu’il y a cette fameuse « menace internet » qui hante beaucoup de journalistes. Peut-être aussi la peur des nouvelles technologies, qui ne sont plus vraiment très nouvelles.  Mais ce sont surtout l’absence de courage, l’immobilité, le maintien coûte que coûte des acquis d’un autre âge et le manque total d’initiatives qui nous menacent et qui nous coutent très cher. On a payé notre confort avec notre liberté et notre indépendance. Les patrons ont pu faire ce qu’ils ont fait parce qu’il n’y avait pas de résistance – et il n’y a toujours pas.

Premier constat : le système des subventions

Selon Stern, c’est Laval qui dans les années 1940 inaugure « le système très français des « aides à la presse » qui perdure depuis plus de soixante-dix ans » (p.34).

Deuxième constat : la publicité

« Dans les années 1980-1990, la presse vit un âge d’or, mais sa prospérité repose avant tout sur les revenus de la publicité » (Stern, p.47). Stern nous rappelle qu’une presse indépendante a tout d’abord besoin de lecteurs, de diffuseurs, de kiosques et marchands de journaux. Aujourd’hui, la publicité ne s’intéresse plus seulement aux journaux et magazines, mais aussi à internet, aux smartphones et aux tablettes. La multiplication des supports d’information et de divertissement met en cause un système de dépendance malsain qui a fini par s’effondrer.

Vient alors le troisième constat : on peut faire de l’argent avec des dettes

Avons-nous besoin que la presse se vende, que la publicité achète de l’espace publicitaire ? Non. Faisons des dettes ! Les États le font, les banques le font, pourquoi pas la presse ? « Les patrons (…) d’aujourd’hui, s’ils ne peuvent pas faire de la marge positive avec des journaux au bord de la faillite, feront de la marge négative. C’est différent mais cela rapporte aussi. » (Stern, p.58). Mieux encore, on peut menacer les journalistes de chômage, ne pas augmenter leurs salaires, peu ou pas rémunérer leurs articles, publier les photos « gratuites » récupérés par des maquettistes sur internet – tout cela sous prétexte d’éviter la faillite du titre ou du groupe de presse.

Autre constat est l’indulgence voire la lâcheté des journaux par rapport aux imprimeries. « La production de la Frankfurter Allgemeine Zeitung à Francfort est – en 2011 – 50% moins chère que celle du Monde ou du Figaro à Paris. » (Stern, p. 65). Cela est d’autant plus révoltant quand on sait que les salaires des journalistes stagnent ou baissent, et beaucoup de titres ne veulent plus payer les photographes soi-disant trop chers, même si les dépenses mentionnées ci-dessus ne concernent que deux titres prestigieux. Mais il y a aussi les plans sociaux dans les imprimeries : « Merci l’État de régler, comme d’habitude, une partie des additions des propriétaires qui sont pourtant loin d’être pauvres. » (Stern, p.65). Cela ne vous rappelle rien ? Les banques qui ont fait faillite et qui, aidées par l’État, retrouvent très vite une bonne santé. C’est le contribuable qui se serrera la ceinture.

La multiplication miraculeuse des produits dérivés

Prenant l’exemple du Monde sous Colombani pendant des années 90 et 2000, Jean Stern évoque une évolution qui continue à fleurir dans la presse française : la multiplication miraculeuse des produits dérivés. Déclinés en Hors-Séries, Spéciaux, albums, jeux, applications iPad, partenariats etc., c’est le toujours plus de produit qui règne en maître. Rester fidèle à soi-même ? Mettre son titre au centre de ses occupations ? Se mettre en cause ? Donner de la qualité à lire aux lecteurs ? Faire confiance aux professionnels ? Que nenni, on avance, on produit, les yeux fermés, comme on a toujours fait. Après moi le déluge – pardon, la retraite.

Revenons à l’argent. C’est un constat malheureux mais vrai : sans argent, pas d’indépendance, pas de liberté de la presse – et pas de reportages originales. Il n’y a pas de censure ouverte, les journalistes peuvent écrire librement, mais « l’investissement des actionnaires influe sur les contenus des journaux, non pas directement dans leur teneur mais sur la possibilité même de les produire. » (Stern, p. 101). « Le conformisme dans les choix des sujets et la spécificité moutonnière de la presse française » (p. 102), qui ne l’a jamais regretté devant la énième couverture « Hôpitaux », « Immobilier », « Louis XIV », « les Francs-maçons » et j’en passe. « Dans la presse magazine, la plupart des reportages sont réalisés dans le cadre de voyages de presse. » (Stern, p. 102). Les photos également proviennent des services de presse, des offices de tourisme et/ou des journalistes qui pour la plupart ne sont pas photographes. Souvent, il y a peu de cohérence entre les deux, et on remplit comme on peut des espaces prévues par la maquette avec des images plus ou moins intéressantes et souvent de médiocre qualité. Le manque d’argent n’empêche pas de publier, mais il empêche de le faire bien.

Mais ne stressons pas, nous ne sommes pas seuls, l’État viendra sûrement à notre rescousse, comme constatait déjà si bien Madame Patricia Barbizet en 2010 : « Cette crise a au moins eu le mérite de montrer que ce sont les États qui peuvent apporter les réponses là où l’économie seule et les marchés ne peuvent se réguler ».

À lire :

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s