antiquité

Août 1882: Paul Arène découvre l’antique Carthage

Site de Carthage. Tunisie. AB_2009

Vue sur la ville de Tunis depuis le site antique de Carthage, en Tunisie © A.B. 2009

« Voilà donc Carthage ! ce grand coteau pelé, fouillé, plâtreux, couleur de ruine, où poussent des chardons et des fenouils, où, parmi l’herbe sèche, à des fragments de marbre et de mosaïque se mêlent les crottins menus, luisants et noirs des maigres moutons que garde là-bas un pâtre en guenilles. Comme on côtoie le bord, j’entrevois l’eau des quais noyés, des restants de môle, de grand murs, des talus de pierre qui furent des escaliers, débris de ville pareils à un éboulement de falaise. Avec les citernes, c’est à peu près tout ce qui reste de la Carthage romaine, car, de la Carthage punique, les ruines mêmes ont péri.

Les plus grands citernes, situées vers le lac et que remplissait l’aqueduc, sont habitées, paraît-il, et devenues un village arabe. Je me contentai, puisque aussi bien nous passons tout à côté, de visiter le plus petites sans doute alimentés jadis par les eaux pluviales et dont on aperçoit le sommet des voûtes affleurant le sol, près d’un petit fort tunisien perché sur l’escarpement de la côte. Bien qu’aucun dallage ou terrassement ne les recouvre, il fait frais à l’intérieur des citernes. de ces immenses réservoirs carrés, souterrains dont l’enfilade se perd dans la nuit, les uns sont obstrués par les ronces, des figuiers sauvages, et laissent voir, par leur plafond crevé, des trous de ciel bleu; d’autres conservent un peu d’eau croupissante avec des reflets irisés qui palpitent sur leurs parois. des couples de pigeons viennent y bore; au dehors, les cigales chantent et l’on entend le bruit tout voisin de la mer. Les bassins, à mesure que j’avance, sont de moins en moins ruinés, les couloirs plus sombres; et j’éprouve une terreur à la Robinson en heurtant, près d’un orifice mystérieux plein de sonorités et de ténèbres, des sceaux, des cordes humides, un tonneau et un entonnoir.

Mon Maltais, qui attend à l’entrée en fumant sa cigarette au soleil, m’explique que ces cordes, ces sceaux, ce tonneau et cet entonnoir appartiennent aux Pères blancs de la chapelle de Saint-Louis perchée en haut de la colline. Il ajoute qu’ils ont un musée. Un musée ? Des étiquettes sur de vieilles pierres? Non ! je n’irai pas voir les Pères blancs, je n’irai pas voir leur musée. »

Cote_Tunis_AB_2009

La côte et la mer méditerranéenne à Tunis © A.B. 2009

Cet extrait est tiré du livre de Paul Arène, Vingt jours en Tunisie. Paris, Alphonse Lemerre, 1884, p. 63-65.

 

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Mithra et Isis – « L’Empire des Dieux » à Karlsruhe (Allemagne)

« L’Empire des Dieux. Isis – Mithra – Jésus Christ. Cultes et religions dans l’Empire romain », une exposition du Badisches Landesmuseum de Karlsruhe en Allemagne, a fermé ses portes fin mai 2014. Trois heures de trajet en train séparent Paris de cette ville allemande, avec son impressionnant Schloss, le château des anciens souverains du Land de Bade, qui rayonne sur la ville. Cet ensemble harmonieux a été construit au 18ème siècle. L’exposition a eu lieu à l’intérieur du château, couvert alors de bâches et d’échafaudages, qui ont caché la beauté de ce palais baroque.

L’espace d’entrée de « L’Empire des Dieux » simulait l’intérieur d’un temple et rappelait les bases pour une compréhension de la religio romaine: les dii consentes, les Douze divinités les plus importantes du panthéon romain. La religio romaine, selon Cicéron, est définie comme le cultus pius deorum (le culte pieux des Dieux). La pietas romaine ne doit pas être confondue avec la piété chrétienne; elle signifie la bonne attitude envers le Divin. Cette bonne attitude se manifestait dans les dédicaces des stèles, dans la formule latine L.L.M. (Libens Laetus Merito), où la personne, de son libre arbitre, heureuse et avec mérite, accomplissait sa promesse à la divinité. Une des surprises de l’exposition fut une petite statuette de déesse en bronze, ou une fente horizontale permettait d’y introduire des pièces de monnaie. Il s’agit effectivement d’un tronc, comme en existent encore dans toutes les églises chrétiennes.

D.I.M. : LES MYSTÈRES DU MÂLE MITHRA

Une grande partie était consacrée au culte de Mithra. L’introduction de cette divinité très ancienne se consacrait au travail de l’archéologue belge Franz Cumont (1868-1947) et ses publications « Textes et monuments figurés relatifs aux Mystères de Mithra » (1894-1899) et « Les mystères de Mithra » (1900). Ces ouvrages ont considérablement influencé l’interprétation de ce culte « venu d’Orient », mais aujourd’hui, les chercheurs travaillent davantage sur les échanges entre les cultures et sur les pratiques religieuses que sur une supposée opposition de cultures Occident-Orient.
L’étroite collaboration entre deux musées européens (un allemand, et l’autre italien) a permis de réunir les fragments d’un important bas-relief de Mithra de Tor Cervara (Rome), pour redonner au frise de Mithra tueur de taureau, toute sa puissance.

Mithrasrelief von Tor Cervara (Rom), 150 n. Chr

Bas-relief de Mithra de Tor Cervara (Rome), 150 après J.C. © Badisches Landesmuseum Karlsruhe / Thomas Goldschmidt

Certains objets de ce culte indo-iranien, notamment un gobelet représentant une tauroctonie (la mise à mort du taureau), provenant de la Archäologische Staatssammlung de Munich, évoquaient des bas-reliefs de danseuses indiennes et des personnages des temples d’Angkor au Cambodge. Un extraordinaire autel à double face, avec une représentation de Phaéton d’un côté et Mithra de l’autre, provenait du Museum Fechenbach de Dieburg en Allemagne.

Un autre objet surprenant était le glaive de culte, probablement utilisée pendant les cérémonies d’initiation du culte mithriaque, trouvé sur le site du hameau romain de Riegel. Afin de créer l’illusion d’une personne transpercée par une épée, la courbe de l’objet épousait le corps de la personne et montrait à l’initié seulement les deux extrémités de l’arme qui semblaient ainsi « sortir » des deux côtés du corps.

Kultschwert. "Imperium der Götter", Badisches Landesmuseum, Karlsruhe

Glaive de culte. Expo « Imperium der Götter », Badisches Landesmuseum, Karlsruhe

Un modèle grandeur nature du Mithraeum de Santa Maria Capua Vetere permettait de pénétrer dans un de ces lieux de culte caverneux, voutés et sombres, décorés de fresques, avec deux bancs incorporés de chaque côté, et une représentation central de Mithra au fond de cet espace. Deux personnages porteuses de torches, Cautes et Cautopatès, flanquaient l’entrée de cette grotte reconstituée.

Le culte mithriaque ne faisait pas partie des cultes officiels romains et était interdit aux femmes. Mithra était un dieu mâle, guerrier, et son culte particulièrement adapté à un univers martial. Son implantation dans des villes de garnisons et des villes portuaires dans l’Empire le montrait bien. Ce dieu, à qui on adressait la dédicace D.I.M. Deo Invicto Mithrae (Au Dieu Mithra invaincu), incarnait le Masculin.

ISIS LACTANS et MATER MAGNA

Parallèlement au « culte masculin » de Mithra existait le « culte féminin » de la déesse Isis, qui en revanche n’était pas réservée aux femmes. Isis est ainsi représentée sur les plaques en terre cuite du temple d’Apollon du Palatin à Rome, qui date de l’époque augustéenne. Ces deux divinités étaient parfois liées. Lors des cérémonies religieuses, on portait des masques d’animaux, pour Isis celui du dieu égyptien Anubis, ceux d’un corbeau ou d’un lion pour Mithra. Des fêtes honoraient deux épisodes de la vie de la déesse. D’abord le Navigum Isidis, le vaisseau d’Isis, qui a eu lieu le 5 mars et qui commémorait sa recherche d’Osiris, son époux. La deuxième, célébrée fin octobre, début novembre et appelée Inventio Osiridis, était la fête de la découverte d’Osiris.

À l’époque romaine, Isis, divinité d’origine égyptienne, est souvent accompagnée de Sérapis, une transformation grecque du dieu d’Égypte Osiris. Le troisième élément de cette triade divine est le dieu enfant Harpocrate, un avatar du dieu égyptien Horus. Un relief funéraire du port d’Ostie près de Rome, le montre avec sa mèche de l’enfance, et portant un oiseau.

Une deuxième déesse qui a occupée un espace important de l’exposition, est la Magna Mater, souvent représente sur un trône de lions et parfois identifié à Cybèle. Attis, son amant, est lié à une iconographie violente: mourant, il s’émascule sous un pin dans lequel, selon une certaine tradition, il se transforme.

Sans vouloir insister sur la dichotomie stricte entre le masculin et le féminin dans la religion romaine, ou de construire hâtivement un parallèle, on peut constater que la religion chrétienne, née elle aussi autour d’un homme et de ses disciples hommes, propose au cours de son évolution une figure d’identification féminine à ses adeptes femmes. La vierge Marie est ainsi représente assise et allaitante, un lointain écho des statuettes d’Isis lactans, Isis allaitant le petit Harpocrate. Cette iconographie, qui lie culturellement l’antiquité et le Moyen Age, n’est pas la seule qui a traversée les siècles. Malgré l’évolution profonde de la relation entre les sexes, notamment au 20ème siècle, et sans vouloir tomber dans un manichéisme sexiste ou une simplification réductrice, il semblerait que quelques figures de la religion romaine sont restées ancrées dans l’imaginaire occidentale depuis l’antiquité : la femme donne la vie, l’homme la mort. C’est d’autant plus remarquable que le christianisme, né au sein du monde romain, a proposé de croire à l’impossible : croire à un homme qui donne la vie, et mieux encore: croire à un homme qui donne la vie éternelle.

Manuel Cohen’s photographies of Dougga in Tunisia

It’s been five years I have been visiting Dougga, the antique punic and later roman city who’s ancient name Thugga derives from the numidian word tukka meaning « steep roc ». Dougga was built in the 2nd century A.D. and lies in the roman province of Africa Proconsularis, a territory covered today mostly by Tunisia and a small part of Eastern Algeria. I still remember the view from the roman Capitol over the beautiful landscape, where the green coat of spring was starting to cover the fields. Here are some beautiful photographs of Dougga by french photographer Manuel Cohen.

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John Beasly Greene : Early photography in Algeria

Constantine

John Beasly Greene, The El-Kantara bridge in Constantine, 1856 © James Hyman Fine Art and Photographs

This 1856 view of the El-Kantara bridge in the algerian city of Constantine is one of the earliest photographs existing. It is also a historical document of great value, as the old bridge collapsed in 1857, and a new bridge was built in 1864. The photograph was taken by a young man who’s work is mostly related to egyptian archaeology.

John B. Greene (1832-1856) was born in Le Havre in Normandy a son of an american family. His father worked as a banker. The joung men came to live in Paris where he learned photography from Gustave le Gray. Greene was in 1854 one of the founding members of the Société Française de Photographie, which still exists. John Greene died in Cairo, probably of tuberculosis, at only 24. His negatives went to his friend and fellow photographer Théodule Devéria. Short biographical notes on him are published (in French) by the Bibliothèque nationale de France (his birthdate is an erroneous 1822), and by the J. Paul Getty Museum.

Moreover photography, John Greene had a keen interest in archaeology. In autumn 1853, at barely twenty, he decided to depart for Egypt at his own expenses, being too young to have an official appointment. But authorization for his planned archaelogical excavations was refused, and so Green spent the year 1854 taking photographs of the Nile and sourrounding egyptian monuments.

At his return to Paris in 1855, a set of 94 photographs under the title Le Nil – Monuments, Paysages, Explorations photographiques, were published by Blanquart-Evrard. Green’s work shows a strong influence of the landscape photography by his master Le Gray, and many images are more complexe than pure documentary and scientific photography. The album helped Greene to obtain his excavation authorization for Thebes in Egypt, and a year later for Algeria, where he went accompagnied by Louis-Adrien Berbrugger (1801-1869), the future founder of the museum and library of Algiers.

At the international fine art fair Paris Photo in november 2013, the James Hyman gallery of London showed several photographs of Greene. Three salt prints were taken in Algeria : one in Constantine (above) in the east, and two near Tipaza, showing the « tombeau de la Chrétienne ».

John Beasly Greene,

John Beasly Greene, Le  » tombeau de la Chrétienne », 1856 © James Hyman Fine Art and Photographs

These images of an antique funeral monument attributed erroneously to a christian woman, available at James Hyman gallery, are part of a set. A complete version of Green’s photographs, the « Album du tombeau de la Chrétienne » dated 1855 or 1856, which contains fourteen plates numbered, annotated and signed by the photographer, is kept in the library of the Institut de France in Paris. This album was donated by Louis-Adrien Berbrugger to the Académie des Inscriptions et Belles-Lettres in october 1856 and can be seen online on the Arago database.

Les Etrusques illuminent Paris

Composition d'antiques :

Félix Duban, Intérieur d’un tombeau étrusque, 1829 © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Enfin une exposition sur les Étrusques depuis bien des années à Paris, cette civilisation antique à l’art fascinante. Elle se déroule sous le haut patronage des présidents des Républiques française et italienne. Des musées préteurs très prestigieux, des objets extraordinaires –  la visite s’annonce inoubliable. Elle l’est, mais c’est la beauté des objets qui procurent ce plaisir, certainement pas l’exposition elle-même. « Étrusques. Un hymne à la vie« , qui a lieu au musée Maillol jusqu’au 9 février 2014, n’est malheureusement pas la première exposition organisée par ce musée qui me laisse perplexe quant au but qu’il cherche à atteindre. Je trouve un concept d’exposition qui me rappelle le 19e siècle, une assemblée de beaux objets sans contexte. Certes, il y a des panneaux explicatifs, mais les textes sont succincts. En revanche, les cartels eux, sont bourrés de mots savants. On y trouve par exemple des  « fibules a sanguisuga à étrier plat » – traduction pour le profane : une attache de vêtement en forme de sangsue, avec fourreau plat. Cette description archéologique n’a pas sa place dans une exposition grand publique, et elle aide en rien à comprendre la fonction de la pièce. Le visiteur doit se contenter d’admirer sans comprendre, dans une atmosphère feutrée qui règne d’ailleurs partout dans les salles : une admiration béate et religieuse devant la beauté des objets.

De plus, les cartels sont rangés en colonnes sur le mur, souvent sur un seul côté de la vitrine, et sans numéros. Il faut se débrouiller en jouant à la comparaison pour éventuellement trouver la légende qui va avec l’objet en question. Parfois, on trouve une description compréhensible (pour le visiteur avec une culture générale correcte tout du moins).

© The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais/image of the MMA

Ciste © The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais/image of the MMA

À côté d’un exponat en bronze nommé ciste – bien sûr, vous savez ce qu’est une ciste, et à quoi elle sert – apparaît le texte : « Le jugement de Pâris ». Il y a trois figures humaines sur le couvercle du coffre cylindrique, comme ci-dessus sur la ciste de Palestrina du Metropolitan Museum of Art. Mais on cherche en vain le lien entre ces deux hommes qui portent une femme sur leurs bras, et l’histoire de la mythologie grecque. La légende sur le cartel explique-t-elle peut-être la scène gravée sur l’extérieur de la ciste ? Possible, mais elle doit se trouver du côté mur, car on ne reconnait sur le devant qu’un char sur la gauche et des personnages barbus qui ne sont ni les trois déesses, ni Pâris.

Les objets étrusques sont présentés plutôt en ordre chronologique, tantôt par sites, tantôt par cultures, tantôt par thèmes (comme l’inévitable « femme étrusque »), mais tout flotte dans un ensemble oscillant entre les influences grecques, orientales et des reconstitutions du 19eme siècle. Les territoires économiques des Étrusques, Phéniciens et Grecs sont montrés sur une carte immense qui indique des villes et ports, mais non pas des marchandises échangées, et dans la salle attenante se trouvent que quelques amphores pour évoquer l’activité commerciale.

L’exposition propose au visiteur de mieux cerner la culture étrusque, en mettant en avant la vie quotidienne et non pas les tombes et les objets funéraires. Sauf qu’il n’y a pas de distinction entre les objets destinés à la vie et à la mort chez les Étrusques, une habitude qui existe également chez les Égyptiens (exception faite des objets proprement funéraires, comme les ouchebtis). Les morts habitent les tombes qui sont de véritables maisons, certains sont enterrés dans des urnes en forme de cabane. Les vivants tiennent des banquets en leur honneur, ils les nourrissent, et les ancêtres sont présents sur les fresques des tombeaux. La vie et la mort sont intimement liés, et l’au-delà est omniprésent.

C’est cette unité qui est le plus beau, et le titre de l’exposition en cela bien trouvé : cette « hymne à la vie » étrusque fait du bien dans une société européenne où la mort est oubliée, cachée et honteuse, ou les cimentières ne sont pas des lieux de vie, comme les sont les tombeaux des Étrusques.

Éloge des ruines

Site antique de Palmyre, Syrie. Sanctuaire, temple de Baal. © A.B.

Site antique de Palmyre, Syrie. Sanctuaire, temple de Baal. © A.B.

Photographier les vieilles pierres, vagabonder sur les sites antiques, ressentir l’émotion d’une vie disparue, d’une ville morte qui a laissée ses traces, suivre du regard les belles perspectives des colonnades, voir briller les dalles de pierre sur le cardo, s’étonner devant un objet inconnu qui a perdu son sens – un plaisir intense et immense que je partage modestement avec un grand photographe. Le Centre de la Vieille Charité à Marseille expose jusqu’au 12 avril « Vestiges 1991 – 2012 », des photos noir et blanc de ruines antiques autour de la Méditerranée de Josef Kudelka. L’hebdomadaire Le Point no. 2107 publie dans l’édition du 13 janvier 2013 un interview du photographe, où Koudelka nous dit tout le plaisir de la photographie des ruines. Il n’y a pas de pourquoi, il n’y a pas de but, c’est l’humilité d’attendre que la photo vient à vous. On ne prends pas de photo, c’est la photo qui vous prend.

Ce que je recherche en photographiant les ruines est dit dans ces mots de Josef Koudelka : la beauté, la solitude de ces sites, « une beauté qui provoque la pensée », en effet (Koudelka, Le Point 2107, p. 100). Mais c’est aussi l’admiration devant tant d’ingéniosité que je partage avec lui : le choix de l’emplacement des temples, des thermes, une architecture qui unit l’esthétique et le confort. Je me souviens du système d’aération par tuyaux en terre cuite intégrés dans les murs des villae romaines de Bulla Regia en Tunisie. Même l’invisible est beau. Et « pour voir, il faut marcher  » (Koudelka). C’est la découverte, la surprise qui fait partie du photographe des ruines, on marche et on découvre.

Site antique de Dougga, Tunisie. © A.B.

Site antique de Dougga, Tunisie. © A.B.

Les ruines sont pour moi l’histoire visible, un passé bien vivant, ce que l’on appelle en allemand « Heimat » – non, ce n’est pas « patrie » en Français, c’est l’attachement de l’âme à un lieu de naissance. Je retrouve un morceau de moi-même dans ces ruines qui sont l’héritage de tout Européen. Josef Koudelka l’européen cite dans son entretien  le beau livre de Marguerite Yourcenar, « Mémoires d’Hadrien »  : « Et je me reconnais en l’empereur Hadrien quand il dit qu’il se sent un peu chez lui où qu’il aille » (Le Point no. 2107, p. 100).

Photographier des ruines est un autoportrait à l’aide de l’histoire et des vestiges de notre passé. Le regard reconnaît, donne sens à l’image et en même temps s’affirme soi-même. On se donne pour faire voir, pour révéler la vie cachée dans des pierres. Mais on ne parle pas que de nous, c’est un dialogue à travers le temps, un échange de vies.

Josef Koudelka le dit simplement  : « Je ne réalise que des photos qui ont un rapport avec moi. »