Cherchell

Vestiges romains en Algérie : le passé menacé

Aqueduc près de Cherchell, Algérie. © A.B.

Aqueduc près de Cherchell, Algérie. © A.B.

Les traces matérielles du passé antique sont précieuses. Dès qu’une lampe à huile pointe son nez dans un talus de terre, on arrête tout, on appelle les archéologues, on fouille, on photographie, on documente, et on conserve. Les vestiges des arcs encore debout d’un aqueduc romain, visibles de loin, ne passeront certainement pas inaperçus.

En Algérie, si. Des monuments romains, parfois uniques dans leur genre, sont envahis par un urbanisme sauvage, menacés par l’invasion des déchets, ou alors totalement oubliés. Beaucoup sont entourés d’une indifférence qui semble générale, à l’image de ce tronçon d’aqueduc de l’antique Cesarea, la puissante ville de la Maurétanie césarienne, aujourd’hui Cherchell, perdu dans une vallée près d’une route, sans panneau, au milieu de nulle part – pour être plus précis, près d’une décharge sauvage.

Je ne sais pas si des fouilles archéologiques sont menés quelque part en Algérie, je n’en ai pas vu. Quelques personnes enthousiastes et motivées luttent pour la survie de ce passé précieux, mais ils sont souvent bien seules. Combien de fois nous étions obligés de déplacer bouteilles en plastique, emballages divers et autres vestiges du XXIe siècle pour pouvoir faire des photos de ce qui reste de l’occupation romaine en Afrique du Nord ! Je ne prétends pas que dans le théâtre d’Orange il n’y a jamais de déchets, mais en Algérie, ils s’accumulent sur place. Les sites archéologiques sont très vastes, parfois peu ou pas gardés, et les employés des sites entretenus ont déjà bien à faire a désherber ces surfaces gigantesques.

Il peut y avoir des vestiges de taille impressionnante, perdus dans un village en haut d’une colline, dont l’existence est connu de quelques historiens du XIXe siècle, mais qui ne sont plus signalés depuis. C’est le cas de ces murs qui sont probablement ceux des thermes romains monumentaux :

Thermes (?) romains. Grande Kabylie, Algérie. © A.B.

Thermes (?) romains. Grande Kabylie, Algérie. © A.B.

Tout n’est pas catastrophique, heureusement. Les sites classés patrimoine mondial de l’UNESCO (Djémila, Timgad et Tipasa) sont globalement en bon état et bien entretenus. Les visiteurs – en grande majorité algériens – s’y promènent en famille. Les ruines romaines font partie de leur vie, et à Tipasa elles abritent les jeunes couples amoureux qui savourent ce site magnifique et paisible, et sur le forum dallé de Djémila, vieux de deux mille ans, les enfants jouent au football dans une lumière printanière magique.

Mais malheureusement, il y a les mosaïques qui blanchissent au soleil, les sculptures qui se dégradent chaque année – traces solitaires du passé qui auront disparues dans quelques années. Il y a un arc de triomphe, un aqueduc dans un no-mans land, entourés d’une décharge. Il y a des musées qui sont fermés depuis des années, et quand ils sont ouverts, il n’y a pas de catalogue, pas de cartes postales, pas de librairie, pas de plan, et les objets très souvent sont sans légendes. Et que dire de cette éternelle interdiction de photographier ! Mais il y a des femmes et des hommes qui y travaillent, accueillants, souriants et heureux de vous parler de tous ces trésors qui s’y trouvent. C’est eux qui apportent la vie dans ces lieux mornes et froids, et souvent vides.

Les Romains étaient des envahisseurs et des occupants, comme plus tard les Vandales, les Byzantins, les Arabes, les Ottomans, puis les Français. Mais tous ont contribué à former le pays algérien, ils ont tous fait l’Algérie dans toute sa complexité et sa richesse, sa beauté et sa douleur. Comment oublier les Romains qui sont devenus membres de la famille, si bien que les vétérans de l’armée romaine se sont installés dans les villes de Timgad, Tébessa, Lambèse, et leurs fils ont intégré cette même armée qui a alors tenté de protéger les habitants d’un nouvel envahisseur, les Vandales ?

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