crise de la presse

Presse imprimée : le container et le contenu

La crise de la presse, la révolution numérique, on en parle beaucoup, mais très souvent, ce sont les titres des News qui sont au centre de l’intérêt. Quid des magazines spécialisées dits « culturels » ? Elles sont également concernées, car la diffusion de la presse écrite a baissé de 31% entre 2008 et 2012, comme constate Marc Mousli dans son article paru dans Alternatives Économiques de janvier 2014. Il y mentionne également le rapport du Ministère de la la culture et de la communication, publié en mars 2013. Selon ce rapport, les éditeurs de presse, dont certains semblent les grands perdants dans l’affaire, se divisent en trois classes, par leur modèle d’affaires entre « audacieux » et « très traditionnel » : 1. Les Numérique a minima, 2. les Pure players et 3. les Leaders explorateurs. La bataille entre les titres de presse est, selon ce rapport, moins liée au sujet traité et à la couverture qu’aux ressources financières et à la stratégie logistique : « La concurrence entre titres s’opère moins sur le projet éditorial que sur les modèles d’affaires et sur les modalités de mise à disposition de l’information. »

Sans surprise, les magazines appartiennent dans leur grande majorité au premier groupe, les Numérique a minima : « En outre, la proportion de magazines est plus importante dans la classe numérique a minima que dans les deux autres classes : 71% des magazines dans l’échantillon global appartiennent à la première classe des modèles d’affaires (les autres 29% appartenant à la troisième classe). » Cela signifie que les rédactions de ces titres garderaient un modèle traditionnel parce qu’il fonctionne (encore)? Ou est-ce que les lecteurs de ces titres préfèrent-t-ils (encore) le papier au numérique ? Ou est-ce qu’il s’agit d’un blocage d’ordre psychologique, voire pathologique devant Internet (« Avant, c’était mieux » – « On a toujours travaillé comme cela, pourquoi changer maintenant? » – « Je pars à la retraite, après moi le déluge ») ?

Globalement, c’est le lecteur qui semble le grand gagnant de cette (r)évolution. Il trouve quand et comme il le souhaite – et sur de multiples supports immédiatement à sa disposition – le contenu qui l’intéresse. Il peut le lire gratuitement, peut profiter de l’interactivité (commenter, « liker », suivre des blogs, s’abonner etc.) sans aucune régularité, et même composer lui-même sa lecture. Mieux encore : il devient une plus-value pour le titre de presse :

« La contribution des lecteurs à la production de contenu ne se réduit pas aux contenus textuels : création et mise en ligne d’images, de sons et de vidéos font, dans certains cas, partie intégrante de l’offre (on parle alors de contenus générés par les contributeurs ou User-Generated Content). »

La fidélisation s’opère désormais moins par titre ou magazine, mais par centre d’intérêt et par choix individuel. La lecture de tout, tout le temps et partout (là où le réseau fonctionne bien) est donc possible. Si vous habitez la campagne, ne possédez pas un réseau impeccable, ne voulez pas vous abîmer les yeux sur un écran ou si vous aimez simplement le papier, vous allez avoir moins de choix et payer probablement plus cher. Il subsistent encore des titres de presse qui fonctionnent en version papier, et ce avec très peu ou pas de publicité, car portés en (très) grand partie par les abonnements. L’abonnement est peut-être bien un modèle daté, car il impose à l’abonné de payer pour quelques sujets qui ne le passionnent pas, comme un album de musique impose à l’acheteur de payer pour une douzaine de titres et écouter seulement deux ou trois. Mais si la lecture n’est pas un récolte de l’information mais un divertissement, ce qui me semble le cas pour certaines magazines culturelles, ne lit-on pas quand même les articles qui ne semblaient pas intéressant du premier coup?

Une fois la liberté de choix possible, on ne peut plus revenir en arrière. Une fois la gratuité accessible, on ne peut plus imposer de payer. Mais on pourra reconsidérer les lecteurs et les professionnels qui font la presse culturelle. Un lecteur prêt à payer dix euros pour un magazine imprimé estime donc que le prix est approprié, et il préfère avoir du papier entre les mains. Si un journaliste est par ailleurs ingénieur, historien, médecin, politologue etc., c’est qu’il mérite un salaire qui tient compte de sa valeur ajoutée. Tous les lecteurs ne cherchent pas la même chose, et tous les journalistes ne font pas le même métier. Chaque média a ses lecteurs, adaptons enfin leurs « producteurs » et arrêtons de penser que tout le monde peut tout faire.

Le contenu de qualité n’est pas produit par des machines, mais par des professionnels qui savent chercher, trier, écrire. Le licenciement de tant de professionnels de la presse depuis des années ne peut que précipiter la dégradation de la presse en général. Le moins cher n’a jamais été une solution – et certainement pas dans le domaine de la culture. Aujourd’hui, on trouve de tout, partout, et toute de suite. Quel avenir peut avoir un magazine spécialisé qui n’emploie pas de journalistes spécialistes en leur matière, qui savent vérifier, comparer, réfléchir, mettre en question et utiliser les nouvelles sources d’information et des réseaux sociaux ? Le business model est important, l’évolution technique est certes important, mais une rédaction d’un magazine spécialisé sans professionnels du texte et de l’image ne pourra plus concurrencer les sites spécialisés gratuits et les blogueurs, parfois bien mieux renseignés. Pour l’instant, il y a encore des lecteurs sans connexion internet, sans tablette et sans smartphone, qui se contentent du contenu qu’on leur donne. Mais le jour où ils vont découvrir qu’il peuvent trouver mieux et moins cher voire gratuit, vont-ils continuer à acheter leur magazine imprimé ? Qui va acheter des VHS où des cassettes si les films et morceaux de musique existent en qualité numérique sur le Net ?

cf. Le livre « Presse en ligne » sur le site du Cairn.

Le « Native advertising », nouveau vampire du journalisme

Au commencement étaient les publi-reportages, ces communications sponsorisées et entièrement produites par des marques, des pays, des entreprises etc., semblables à des articles journalistiques. Mais leurs illustrations sont souvent insignificatives, les portraits des intervenants de mauvaise qualité, et la mise en page ringarde. Désormais, la publicité a franchi une nouvelle étape, et nous entrons dans l’ère du Native advertising. Qu’est-ce ? Dans un article publié sur offremedia.com, les définitions de plusieurs médias anglo-saxons sont révélatrices.

Huffington Post UK : « Native advertising is : sponsored content, which is relevant to the consumer experience, which is not interruptive, and which looks and feels similar to its editorial environnement. »

New York Times : « Native advertising is advertising wearing the uniform of journalism, mimicking the story telling aesthetic of the host site. »

© mpublicite

© nativeadvertising.mpublicité.fr, décembre 2013

Le contenu sponsorisé du Native advertising ne doit pas être « interruptive »; en clair, il ne doit pas être reconnu en tant que tel, mais doit se fondre dans le contexte éditorial, et avoir son aspect et son feeling. Le New York Times va encore plus loin. Le Native advertising, c’est de la communication, de la publicité qui revêt l’uniforme du journalisme, imitant l’esthétique du story telling du site, i.e. sa ligne éditoriale.

Petit à petit, la publicité vampirisera le travail du journaliste, tout en affirmant que c’est pour le bien non seulement de la marque, le Graal des publicitaires, mais pour le bien du lecteur ! Le contrôle sur le contenu, la forme et l’aspect visuel de la communication de la marque sera total, et l’article publicitaire parfaitement adapté à son environnement éditorial. Avec les publi-reportages, le lecteur pouvait passer son chemin, car le caractère publicitaire de l’article était visuellement reconnaissable, signalé par un petit titre en haut de page, souvent assez discret mais existant. Le Native advertising en revanche est un caméléon qui ressemblera à du journalisme, qui aura le look et le feeling d’un véritable article, et qui gagnera en qualité de contenu : le story telling journalistique. Les deux univers se confondent ainsi, le leurre pour le lecteur sera parfait. Ce « nouveau modèle », comme l’appellent les publicitaires, ne cible rien de mois que la connaissance! Voici comment mpublicité définit cette nouvelle perspective :

« il est (…) important de développer des indicateurs de mesure d’efficacité ad hoc, élaborés du point de vue du lecteur : émotions, valeur perçue, engagement à la marque, cohérence de l’intégration, appréciation du contenu, différenciation … » (la couleur rouge est rajoutée par moi).

Maintenant on comprend pourquoi beaucoup de journalistes perdent leur travail – ils seront tout simplement remplacés par des « journalistes » publicitaires, la déontologie, la réflexion, le courage et l’indépendance en moins.

Comment un journal peut-il encore avoir un service photo?

C’est bien connu dans la presse : les iconographes et les photographes ne servent à rien – pire, ils sont nuisibles. Ils ont des exigences absurdes de qualité d’image, ils prennent trop de temps pour chercher LA photo pour les iconographes, pour vouloir prendre LA photo pour les photographes. Ils gênent la cadence de production des titres de presse par leurs réflexions « bac+15 ». En plus, les iconographes travaillent avec des agences photo hors de prix, elles (oui, elles, car la quasi-totalité du métier sont des femmes) défendent les photographes qui eux, demandent des tarifs indécents pour leurs prises de vue, lesquelles – bien entendu – n’importe qui pourra faire.

Jardin des Tuileries, Paris, chantier

Jardin des Tuileries, Paris, clôture de chantier. Photo prise avec un iPhone, publiée sur Instagram. © A.B.

On les remplace depuis par des substituts, sans doute plus compétents – non, (on s’en fiche de la compétence) plus rapides : les maquettistes, les DA, et maintenant, les rédacteurs. Mais oui, pourquoi s’embêter avec des pinailleuses historiennes d’art et autre universitaires pénibles et artistes ratés râleurs, si on peut travailler directement avec les agences photo, en leur imposant des tarifs minables pour une multitude de titres, produits dérivés, hors séries et autre produits de masse ? Et les secrétaires de rédaction, dont on ne peut pas encore se passer hélas – en attendant le content marketing et les robots créateurs d’articles  – qu’il cherchent des images gratuites, il y en a partout voyons, et en plus, si besoin, qu’ils prennent des photos.

Le licenciement de l’ensemble du service photo de 20 Minutes est la suite logique de cette évolution.

« La direction a décidé qu’il n’y aurait plus de service photo à 20 Minutes. Elle souhaite s’appuyer sur les agences, la polyvalence des rédacteurs qui feront les photos et les vidéos et Scoopshot (une application qui permet d’utiliser les photos des particuliers contre rémunération, ndlr), a déclaré à l’AFP une source interne. »

« Le pdg, qui est arrivé il y a moins d’un an, a toujours dit qu’il ne comprenait pas comment un journal pouvait encore avoir un service photo », a ajouté cette source. »

Les citations proviennent de l’article publié sur le site challenges.fr, mis à jour le 13 décembre 2013.

Presse écrite – quel iceberg nous a heurté ?

© D.R.

© D.R.

Qu’arrive-t-il à la presse écrite ?

Voici la suite de la réflexion sur l’état de la presse française.  Dernier article paru : « Qu’arrive-t-il à la presse écrite? » par E. Anizon, R. Sénéjoux, O. Tesquet, Télérama no. 3287 du 9 janvier 2013. Le début de l’article nous accueille par des habituelles images d’une catastrophe venue d’extérieur. On parle du Titanic et de journaux « emportés par la déferlante« . Quel iceberg nous a donc heurté, nous les journalistes de la presse écrite voguant tranquillement sur notre Titanic ?

Par ordre alphabéthique, l’article nous apprend qu’il faut (lettre B) « faire du buzz, même du mauvais buzz », dixit Christophe Barbier de l’Express, mais aussi qu’il ne suffit pas de publier sur la chic tablette à la pomme pour survivre (lettre D : exemple du journal numérique Daily News aux États-Unis). La lettre F nous parle des femmes et en dit long sur la situation de la soi-disant égalité des chances et des sexes : « Bref, le métier est en crise et ne paie plus, alors les hommes fuient et les femmes affluent. »

La lettre H nous offre la joie de retrouver encore un business man à la tête d’un groupe de presse, le feu groupe Hersant : Welcome, Mister Tapie. Sous la lettre  J comme journalisme, c’est l’angoisse existentielle qui pointe. À quoi servons nous encore, nous les journalistes, si tout le monde peut écrire sur tout et lire tout, sans payer ?

Ah, enfin une bonne nouvelle : le site Médiapart, payant, affiche des bénéfices. Puis sous la lettre P, est mentionné le livre de Jean Stern (voir mon article « La presse française-l’apocalypse ? ») et les journaux sous-financés et sous-capitalisés des grands patrons de presse. Mais c’est à la fin de notre alphabet apocalyptique que l’on touche peut-être au coeur d’un des problèmes des journalistes. « R comme reportage : exercice journalistique de plus en plus délaissé. Dans les rédactions web (et pas seulement, hélas !), il est rare qu’un journaliste puisse se de-scotcher de son écran. Et dans les rédactions papier, il est de plus en plus difficile de les faire financer. » Cela me rappelle Jean Stern : pas d’argent, pas de reportages. Mais encore une fois, c’est trop facile de pointer l’iceberg du manque d’argent. Pourquoi il n’y a plus de reportages ? Est-ce uniquement une question monétaire ? La lettre V nous l’affirme : « V comme voyage de presse. Reportage du pauvre. » Sans doute nous nous avons fait avoir par cette solution facile et gratuite de « reportage-voyage ». Comment convaincre son patron de nous payer un reportage quand il ne voit pas (ou plus) la différence entre un article écrit suite à un voyage de presse et un article écrit suite à des investigations indépendantes ? Le publi-reportage, voilà ce que sont aujourd’hui la plupart de nos soi-disant reportages. On sert la soupe à la ville de X, à Mme Y, au pays Z etc. Bienvenu dans un monde de partenariat, la sacro-sainte bouée de sauvetage d’un journalisme qui n’en est plus un.

Voilà le véritable iceberg : la partie la plus importante est sous l’eau, elle est invisible. C’est nous, les journalistes. Commençons à nous mettre un peu en question. Peut-être nous nous avons trop reposé dans notre petit monde douillet de la presse écrite ? « On a toujours fait comme ça, pourquoi changer ? » – « Ça fait trente ans que je travaille comme journaliste, ce n’est pas maintenant que je vais me mettre en cause. » – « On n’attend pas la réponse, on avance, on avance. » – « Moi, je suis rédacteur en chef, toi, écrase. » Dans un environnement de ce type, pensez-vous vraiment que nous sommes prêts à affronter les bouleversements actuelles ? Ne pensez-vous pas que sans plus d’exigence et plus d’originalité, deux des préconisations des auteurs de Télérama d’ailleurs, nous allons sombrer, et pas seulement parce qu’ un iceberg nommé numérique nous a heurté, mais surtout parce que nous avons continué à faire comme si de rien était ?

La presse française – l’apocalypse ?

Le livre du journaliste Jean Stern, sorti fin 2012 aux éditions La Fabrique, présente un triste état de la presse française. J’ai envie d’y répondre en me positionnant sous un angle différent, celui de la presse nationale spécialisée. On parle surtout des grands quotidiens, mais je pense que toute la presse française est concernée par ce qu’évoque ce livre. J’y trouve en feuilletant les mots « conformisme », « formatage », « travail bâclé », « manque d’enquêtes », « idées rabâchées » et « médiocrité », et je ne suis pas dépaysée, ces pavées-là je les jette moi aussi dans la mare.

Il fallait s’attendre qu’une attaque des patrons de la presse provoque quelques réactions. Thierry de Cabarrus du Nouvel Observateur, pour qui « les propriétaires de journaux ne sont pas le seuls responsables », termine sa critique par :  » Erreurs de gestion de la part des patrons, frilosité des journalistes à s’ouvrir à de nouveaux métiers (internet, vidéo), refus des ouvriers du livre de remettre en cause leurs effectifs et leurs avantages : les causes du naufrage de la presse écrite sont multiples. »

C’est cette « frilosité », bel euphémisme, qui m’a fait penser au pamphlet de Stéphane Hessel, « Indignez-vous », que j’ai lu récemment. Bien sur qu’il y a cette fameuse « menace internet » qui hante beaucoup de journalistes. Peut-être aussi la peur des nouvelles technologies, qui ne sont plus vraiment très nouvelles.  Mais ce sont surtout l’absence de courage, l’immobilité, le maintien coûte que coûte des acquis d’un autre âge et le manque total d’initiatives qui nous menacent et qui nous coutent très cher. On a payé notre confort avec notre liberté et notre indépendance. Les patrons ont pu faire ce qu’ils ont fait parce qu’il n’y avait pas de résistance – et il n’y a toujours pas.

Premier constat : le système des subventions.

Selon Stern, c’est Laval qui dans les années 1940 inaugure « le système très français des « aides à la presse » qui perdure depuis plus de soixante-dix ans » (p.34).

Deuxième constat : la publicité.

« Dans les années 1980-1990, la presse vit un âge d’or, mais sa prospérité repose avant tout sur les revenus de la publicité » (Stern, p.47). Stern nous rappelle qu’une presse indépendante a tout d’abord besoin de lecteurs, de diffuseurs, de kiosques et marchands de journaux. Aujourd’hui, la publicité ne s’intéresse plus seulement aux journaux et magazines, mais aussi à internet, aux smartphones et aux tablettes. La multiplication des supports d’information et de divertissement met en cause un système de dépendance malsain qui a fini par s’effondrer.

Vient alors le troisième constat : on peut faire de l’argent avec des dettes

Avons-nous besoin que la presse se vende, que la publicité achète de l’espace publicitaire ? Non. Faisons des dettes ! Les États le font, les banques le font, pourquoi pas la presse ? « Les patrons (…) d’aujourd’hui, s’ils ne peuvent pas faire de la marge positive avec des journaux au bord de la faillite, feront de la marge négative. C’est différent mais cela rapporte aussi. » (Stern, p.58). Mieux encore, on peut menacer les journalistes de chômage, ne pas augmenter leurs salaires, peu ou pas rémunérer leurs articles, publier les photos « gratuites » récupérés par des maquettistes sur internet – tout cela sous prétexte d’éviter la faillite du titre ou du groupe de presse.

Autre constat est l’indulgence voire la lâcheté des journaux par rapport aux imprimeries. « La production de la Frankfurter Allgemeine Zeitung à Francfort est – en 2011 – 50% moins chère que celle du Monde ou du Figaro à Paris. » (Stern, p. 65). Cela est d’autant plus révoltant quand on sait que les salaires des journalistes stagnent ou baissent, et beaucoup de titres ne veulent plus payer les photographes soi-disant trop chers, même si les dépenses mentionnées ci-dessus ne concernent que deux titres prestigieux. Mais il y a aussi les plans sociaux dans les imprimeries : « Merci l’État de régler, comme d’habitude, une partie des additions des propriétaires qui sont pourtant loin d’être pauvres. » (Stern, p.65). Cela ne vous rappelle rien ? Les banques qui ont fait faillite et qui, aidées par l’État, retrouvent très vite une bonne santé. C’est le contribuable qui se serrera la ceinture.

La multiplication miraculeuse des produits dérivés

Prenant l’exemple du Monde sous Colombani pendant des années 90 et 2000, Jean Stern évoque une évolution qui continue à fleurir dans la presse française : la multiplication miraculeuse des produits dérivés. Déclinés en Hors-Séries, Spéciaux, albums, jeux, applications iPad, partenariats etc., c’est le toujours plus de produit qui règne en maître. Rester fidèle à soi-même ? Mettre son titre au centre de ses occupations ? Se mettre en cause ? Donner de la qualité à lire aux lecteurs ? Faire confiance aux professionnels ? Que nenni, on avance, on produit, les yeux fermés, comme on a toujours fait. Après moi le déluge – pardon, la retraite.

Revenons à l’argent. C’est un constat malheureux mais vrai : sans argent, pas d’indépendance, pas de liberté de la presse – et pas de reportages originales. Il n’y a pas de censure ouverte, les journalistes peuvent écrire librement, mais « l’investissement des actionnaires influe sur les contenus des journaux, non pas directement dans leur teneur mais sur la possibilité même de les produire. » (Stern, p. 101). « Le conformisme dans les choix des sujets et la spécificité moutonnière de la presse française » (p. 102), qui ne l’a jamais regretté devant la énième couverture « Hôpitaux », « Immobilier », « Louis XIV », « les Francs-maçons » et j’en passe. « Dans la presse magazine, la plupart des reportages sont réalisés dans le cadre de voyages de presse. » (Stern, p. 102). Les photos également proviennent des services de presse, des offices de tourisme et/ou des journalistes qui pour la plupart ne sont pas photographes. Souvent, il y a peu de cohérence entre les deux, et on remplit comme on peut des espaces prévues par la maquette avec des images plus ou moins intéressantes et souvent de médiocre qualité. Le manque d’argent n’empêche pas de publier, mais il empêche de le faire bien.

Mais ne stressons pas, nous ne sommes pas seuls, l’État viendra sûrement à notre rescousse, comme constatait déjà si bien Madame Patricia Barbizet en 2010 : « Cette crise a au moins eu le mérite de montrer que ce sont les États qui peuvent apporter les réponses là où l’économie seule et les marchés ne peuvent se réguler ».

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