critique

Eva Joly et la justice française

« Son protocole entretenu à coups de grades et de notes n’est que la devanture d’une institution soumise, qu’on somme aujourd’hui de condamner quand la jeunesse s’échauffe, mais qu’on somme de se taire quand elle ébranle les hautes sphères de la République. (…) Et je sens toujours sur moi le regard trop confiant des tout-puissants convoqués là. Rien ne pouvait leur arriver. Ils avaient gagné tant de batailles politiques ou financières, connu tant de retournements, ils étaient devenus si importants … Ils n’avaient pas tort avec leurs certitudes (…) Le grand édredon des élites françaises a amorti les coups. La République sait distribuer les passe-droits, les coups de pouce et les aides fraternelles. »

Eva Joly à propos du Palais de justice de Paris, dans son livre La force qui nous manque. Petit traité d’énergie et d’orgueil féminin. Éditions des Arènes, Paris 2007, p. 84-85.

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Ariane Bilheran, « Manipulation ». Paris, Arman Colin 2013

 » La démocratie n’est viable que si elle se fonde sur une méritocratie, c’est-à-dire une égalité qui n’est pas arithmétique (1=1, égalité stricte), mais géométrique (proportionnalité, équité). L’égalité arithmétique nivelle au mépris de la complémentarité et de la richesse des différences; l’égalité géométrique reconnaît l’égalité de droits mais les différencie et permet ainsi de récompenser l’effort, le mérite, l’investissement, la motivation, etc. Tout l’art de la manipulation politique consiste à faire croire au peuple qu’il est en démocratie par exemple, sans qu’il le soit vraiment. »

Ariane Bilheran, « Manipulation. La repérer, s’en protéger ». Paris, Armand Colin 2013, p. 156.

Jeff Bezos plus Washington Post = new News ?

Le Washington Post du 10 octobre 1973.

Le Washington Post du 10 octobre 1973 © D.R.

Dans le magazine Time (Europe) du 19 août 2013, le journalist David von Drehle analyse le rachat du vénérable journal américain Washington Post, révélateur de l’affaire Watergate, par le PDG d’Amazon Jeff Bezos, pour 250 millions de dollars. Le Washington Post, écrit von Drehle, « is a business from a vanished past » (un business d’un passé évanouie). Et ce n’est pas le contenu qui est surannée, mais son business model. Il n’est plus viable, comme celui de tous les autres journaux.

Pendant des décennies, le Washingon Post était le premier journal du matin, ses concurrents ayant été racheté au fil des années. Les journaux d’après-midi se retrouvaient dans la position de l’éternel second, et en directe concurrence avec la télévision. Ainsi, le Washington Post pouvait dicter ses prix à la publicité et financer un contenu de qualité – reportages, photos, exclusivités, enquêtes etc. Puis apparaissent des journaux gratuits, et ce gros business qui marchait si bien, s’écroule.

Les News gratuits ont-ils tué les News payants ?

C’est une affirmation courante mais erronée, selon von Drehle, car « free news was nothing new. Publishers never made much money on the news. » (les News gratuits n’étaient pas nouveau. Les éditeurs n’ont jamais gagné beaucoup d’argent avec les News). L’argent ne venait ni des actualités, ni des abonnés, ni de la distribution, mais surtout de la publicité. On fabriquait un « paquet » de contenu, de photos et de (beaucoup de) publicité pour atteindre un maximum de personnes.

Tout a changé. Plus grand monde ne veut ce paquet, seulement des morceaux, et ceux-là à son rythme, dans la forme de son choix et au moment de son choix. Les salariés du Washington Post, dont le nombre a fondu de moitié depuis des années 1990, ont été sans doute soulagé d’apprendre le rachat du journal par Jeff Bezos. Son projet serait – selon von Drehle – de couper le contenu généraliste en petit paquets à contenu spécialisé.  Jeff Bezos, écrit von Drehle, « is likely to look for ways to break it up (i.e. the old bundle) and give people the content they value in whatever form they want it – for a price. » (Bezos va probablement chercher à morceler le paquet et donner aux lecteurs le contenu souhaité dans la forme souhaitée – contre paiement.) On y retrouve la stratégie des Kindle Singles, ces petits textes téléchargeables sur le site d’Amazon.com, souvent pour moins d’un dollar. Mais que vont devenir les sujets complexes, les reportages photo et les enquêtes longues et/ou dérangeantes ? Les lecteurs et les publicitaires, seront-ils prêts à payer ?  « How much of the unbundled content will have value to readers or advertisers is an open question – and the value of investigative reporting and foreign coverage to paying readers or sponsors is the most troubling question of all » (von Drehle).

L’avenir d’un journalisme de qualité reste encore et toujours sans véritable réponse – à moins de reprendre le manifeste de la Revue XXI et d’essayer de reconstruire une relation de qualité avec le lecteur. Mais sur quel modèle économique ? Le bon vieil abonnement ? Le kiosque ou la librairie ? Peut-être l’idée de proposer le contenu sous des formes variées peut-elle être un début de réflexion ?