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La Presse au Futur : L’éveil numérique français

La presse française l’a enfin compris : le numérique n’est pas qu’une menace, mais aussi une grande chance. Tout changement est forcément dérangeant, angoissant, fatiguant, il est à l’image de la vie : en mouvement permanent. Rester immobile peut être mortel. Dans un combat à armes réelles, c’est sans appel : qui ne bouge pas, mourra.

Le 20 et 21 novembre 2013 s’est tenu dans le 15eme arrondissement de Paris le salon La Presse au Futur. Parmi les différents ateliers et plénières, essayons de dégager quelques tendances. D’abord, la présence des titres de presse sur les réseaux sociaux. Selon une étude de la Seprem, 61% des décideurs des entreprise de presse interrogées indiquent une présence active, contre 7% qui n’ont aucune présence numérique. Tous les magazines possèdent des bases de donnés des internautes et des abonnées de l’ordre de 70%. Les prévisions du CA 2014 montrent une augmentation de 46% des recettes publicitaires dans le digital, et une baisse de 37% dans le print. La diversification se précise, avec un net accroissement de l’événementiel, des ateliers, partenariats, conférences, produits hors média etc., ainsi que le développement des produits digitaux et de l’exploitation du modèle du contenu payant. L’investissement dans les produits digitaux est de l’ordre de 70%, formation et équipement technique inclus. En revanche, environ 40% des décideurs interrogés estiment que les recettes de la diffusion print baisseront en 2014.

Côté logiciels et supports digitaux, ce sont les possibilités d’une mise en page liquide, adaptée à la double orientation (hauteur et largeur) de lecture des tablettes et smartphones, ainsi que l’organisation modifiable d’affichage du contenu, qui permettent une personnalisation impossible sur une mise en page fixe. L’interactivité des pages web ajoute un côté vivant, même si la mise en page, par sa fixité et son identité graphique forte, rappelle le print.

Fédérer tous les métiers autour d’une organisation corporate

Pour intégrer les changements, notamment organisationnels, qui seront désormais inévitables, les entreprises de presse doivent faire preuve d’audace, d’adaptabilité et d’anticipation. L’entreprise RIP consulting a mis en évidence ces éléments décisifs, qui doivent nécessairement être accompagnés d’un vrai projet éditorial et d’une évolution porté par l’équipe. En somme, rien de bien révolutionnaire, juste du bon sens, de la communication, de la créativité, de l’écoute et du courage, bref : l’envie de faire un bon travail de journaliste.

Quelques entreprises de presse d’actualité n’ont pas attendu 2013 pour se lancer, notamment le site Médiapart, qui existe depuis 2007. Mediapart a opté pour un service payant (90€ par an) et a renoncé dès le début à un financement par la publicité. Quelques autres sites online, comme Contexte ou Indigo Publications, spécialisée sur l’Afrique de l’Est, fonctionnent sur abonnement (d’un tarif plutôt élevé), en paiement à l’acte (à article à l’unité), et sont basés sur la satisfaction des lecteurs. En clair, ces sites fonctionnent bien, sont rentables et proposent un contenu de qualité et une information ciblée. La prospection est utilisée non pas pour savoir qui est le lecteur, mais à quoi il s’intéresse. En effet, quel sens peut avoir une prospection (souvent fort cher) qui nous apprend que nous attirons 35% de lectrices de 35-50 ans ? Elle s’intéressent donc toutes à la même chose, étant dans la même tranche d’âge ?

Entretenir et développer la matière grise

Un atelier de l’Afdas exposait les différents possibilités de formation pour mieux intégrer les salariés, approfondir leurs compétences et maintenir leur employabilité dans la presse. Entre le bilan de compétence, le CIF (Congé Individuel de Formation) et la VAE (Validation des Acquis de de l’Expérience) destinées aux salariés, la POE (Préparation Opérationnelle à l’Emploi) aide à l’intégration d’un salarié dans l’entreprise, qui est également concerné par les plans de formation et les contrats de professionnalisation. Le DIF (Droit Individuel à la Formation) sera prochainement modifié. Depuis 2004, chaque salarié à plein temps cumule 20 heures par an de droit de formation individuelle, le plafond étant atteint à 120 heures. Depuis 2009, la portabilité du DIF permet en cas de changement d’employeur, de conserver ses droits pendant deux ans (sauf en cas de démission ou de retraite). Un dispositif nommé CPF (Compte Personnel Formation) se substituera bientôt au DIF et suivra le salarié tout au long de sa carrière professionnelle.

Un regard au-delà les frontières de l’Hexagone

La presse en Suisse est à l’image de son petit pays, multilingue et multiculturel. Les articles, mais aussi les images utilisés sur le web, sont souvent de très bonne qualité, à l’image du journal Neue Zürcher Zeitung. 90% de la population suisse est équipé d’internet, et le nombre de tablettes a augmenté de 35%. Le journal 20 Minutes (ici la version française) est le seul titre gratuit. Facebook domine les réseaux sociaux, et LinkedIn et Xing (en Suisse allemande) sont les deux réseaux professionnels le plus utilisés. Le plus surprenant est la place de la radio de proximité sur les réseaux sociaux. Elles sont présentes à 70% sur facebook, contrairement à la presse qui, elle, arrive seulement à environ 25%. Les grands groupes de presse suisse comme Tamedia et Ringier investissent de plus en plus dans le digital, qui est passe de 18% et 2012 à 25% cette année pour le dernier.

Chaque révolution épistémologique – et la révolution numérique en est une – provoque des bouleversements majeures dans la société, aujourd’hui comme au 15eme siècle avec l’arrivée de l’imprimerie, au 16ème siècle avec la Réformation et au 18ème siècle avec les débuts de l’industrialisation. Celles et ceux qui ne veulent pas s’adapter, qui nient la réalité, qui résistent au changement et qui, par arrogance, pensent prétendre à l’immuabilité de leur statut, de leur confort personnel et de leur mode de vie, mettent en danger tout un métier, l’avenir de milliers de jeunes journalistes et celui d’une branche qui est essentielle au bon fonctionnement de la démocratie.

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La collision du journalisme et du numérique

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Couverture « Fortune » US, 20 mai 2013.

Le business model de la presse d’actualité est-il condamné ? Dans son édition du 22 juillet 2013, le magazine Fortune Europe consacre un article à l’avenir de la presse news. Co-écrit par John Huey, ancien rédacteur en chef de Time magazine, Martin Nisenholtz du New York Times et Paul Sagan, vice-président exécutif d’Akamai Technologies, c’est le sommaire d’une étude sur la presse dans le cadre d’un projet sur l’histoire orale, réalisé au printemps 2013 à la Harvard Kennedy school.

L’arrivée des plateformes numériques comme Google, Yahoo, YouTube et autres, qui occupent de plus en plus l’espace jadis réservé à la presse traditionnelle, a transformé le marché du News. Afin de documenter les étapes importantes et les choix des décideurs de la presse depuis la révolution numérique, des témoignages orales des personnalités de la presse ont été collectés dans le cadre du projet « Presse, Politique et politique publique ». Le projet, mené conjointement par le Joan Shorenstein Center à Harvard et le Nieman Journalism Lab sera publié dans son intégralité le 9 septembre 2013 sur le site digitalriptide.org.

Des journalistes informaticiens

Au début des années 1990, l’agence britannique Reuters passe un accord avec Yahoo pour y publier ses news et actualités financières. Il n’est pas question de facturer l’accès aux informations, car l’obsession est alors d’augmenter l’audience, c’est-à-dire le nombre de clics par mois. Les grands agences d’actualité gardent leur activité professionnelle rémunérée et récupèrent par ailleurs une clientèle nouvelle sur le Web. Seulement voilà, le progrès technologique fulgurant n’a jamais été associé au news business.  » You cannot innovate and build new products without engineers in your field « , explique Eric Schmidt, président exécutif de Google. Comme la photographie, l’illustration ou l’éditing, les informaticiens auraient dû être intégrés en tant que force créative du journalisme, et non pas seulement comme  « mécaniciens », renchérit Will Hearst, président de la Hearst Corp.

La Pub, un mal nécessaire ?

Le deuxième bouleversement concerne la publicité dans la presse news, dépassé par celle de la télévision, celle sur le Net et de plus en plus celle sur les réseaux sociaux. Il faudrait un énorme effort d’innovation pour récupérer le flux d’argent des annonceurs. Comme pour les informaticiens, il aurait fallu intégrer des publicitaires au journalisme, en non pas les considérer comme un mal nécessaire, une sorte de pourvoyeur de fonds pour les journalistes (Will Hearst).

Démocratie, qualité de vie et journalisme

Mais la question cruciale est resté sans réponse, malgré plus de 70 entretiens :  » What is going to happen next to the news business, and how is that likely to affect the quality of life in a democratic republic ?  » Une des réponses possibles a déjà été suggérée dans le manifeste de la Revue XXI, publié en janvier 2013 en France. Tim Berners-Lee, l’inventeur du World Wide Web, va dans le même sens :  » There’s a need for journalism. (People are) fed up with just searching, using a web search tool (…), then realizing (…) that the whole thing was produced by the same (…) company, with an extremly slanted view … People are fed up with that,  and journalists have got the skills and the motivation. It’s their job to solve that problem « . Nous sommes sans doute à un tournant décisif, mais si les journalistes se souviennent de leur véritable travail, tout en collaborant avec deux éléments indispensables – la technologie et aussi le marketing -, la république et la démocratie en sortiront plus fort, et avec eux notre valeur la plus chère : la liberté.