exhibition

Albrecht Dürer, l’artiste total, au musée Städel de Francfort

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Albrecht Dürer, Trommler und Pfeiffer, um 1503/05. Köln, Wallraf-Richartz-Museum & Fondation Corboud © Rheinisches Bildarchiv Köln, rba_c005674

Parmi les artistes de la Renaissance, Albrecht Dürer incarne le patrimoine identitaire allemand au même titre que Holbein en Angleterre et Clouet en France. Dürer (1471–1528) a tellement inventé, transformé, influencé et crée qu’il a réussi à marquer l’Histoire et l’Histoire de l’art avec un éclat et un prestige inégalés. La dernière exposition qui lui est consacrée se tient jusqu’au 2 février 2014 au musée Städel à Francfort-sur-le-Main en Allemagne. La plupart des œuvres – environ 190 peintures, gravures et dessins – sont de la main du maître de Nuremberg, mais une autre soixantaine provient de ses contemporains européens comme Bellini, Schongauer, Hans Baldung Grien, Jacopo de’Barbari, Joos van Cleve et Lucas van Leyden.

Dürer, qui s’est représenté lui-même sur la peinture ci-dessus, derrière le fifre, portant une cape rouge bordé d’or et battant un tambour, a réuni tous les aspects d’une vie artistique complète : la production d’artisanat d’art, les commandes d’art religieux et lithurgiques, des retables, des portraits, des dessins, des gravures, l’édition de livres comme « L’Apocalypse » de 1498 avec ses quinze gravures, mais aussi – et beaucoup moins connu – la réalisation d’une œuvre de communication princière, la « Porte d’honneur« , exécutée pour l’empereur Maximilien I. d’Habsbourg (1459-1519).

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La « Porte d’honneur de Maximilien » dans l’exposition « Dürer. Kunst – Künstler – Kontext ». Musée Städel, Francfort © Norbert Miguletz

Le peintre de cour Jörg Kölderer a conçu vers 1506 l’architecture du projet, basé sur le programme iconographique de Johannes Stabius (vers 1468-1522) et de l’empereur Maximilien d’Autriche, qui confia en 1512 sa réalisation à Dürer. En collaboration avec plusieurs autres artistes, notamment Albrecht Altdorfer, le travail a été terminé vers 1518. De cette « Porte d’honneur de Maximilien« ,  700 exemplaires ont été imprimés, puis – à partir des bois originaux – trois autres éditions complètes jusqu’au 18ème siècle.

Il s’agit de la plus grande gravure sur bois jamais produite. L’ensemble monumentale, haute de plusieurs mètres, est constitué de 195 bois, exécutés par des artisans de Nuremberg et d’Augsbourg, puis imprimés sur 36 feuilles de papier numérotées. L’exemplaire montré dans l’exposition du musée Städel, conservé à Braunschweig, est colorée et dorée à la main.

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Albrecht Dürer et al., Ehrenpforte für Kaiser Maximilian I, 1517-1518 © Herzog Anton Ulrich-Museum Braunschweig, Kunstmuseum des Landes Niedersachsen

Cette œuvre gigantesque avait une fonction représentative et de propagande, similaire aux tapisseries, fresques ou peintures murales. Il est fort probable qu’il s’agissait ici d’un exemplaire de prestige, prévu pour être offert aux maisons royales et princes de l’époque.

À côte de cette œuvre impressionnante, de portraits célèbres comme celle de la mère de Dürer, des femmes et des saints et des gravures mondialement connues comme le Rhinocéros ou la Mélancolie, figurent en vedette les panneaux du retable Heller, exécutés entre 1507 et 1509 par Dürer et Mathis Gothart Nithart, dit Grünewald, pour un commanditaire prestigieux de Francfort. Démembrés depuis et aujourd’hui partagés entre le Historische Museum Frankfurt, le Staatliche Kunsthalle Karlsruhe et le musée Städel, les panneaux du retable Heller, conçu pour l’église du monastère dominicain de Francfort, ont été réunis pour la première fois depuis sa création il y a plus de 500 ans, dans cette exposition. Entre découverte et redécouverte, l’univers fascinant d’Albrecht Dürer garde toute sa puissance de séduction – la preuve : la queue quotidienne et interminable devant l’entrée du musée.

Ausstellungsansicht "Dürer. Kunst - Künstler - Kontext" Städel Museum, Frankfurt am Main Foto: Norbert Miguletz

Le retable Heller. Exposition « Dürer. Kunst – Künstler – Kontext ». Musée Städel, Francfort © Norbert Miguletz

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Les Etrusques illuminent Paris

Composition d'antiques :

Félix Duban, Intérieur d’un tombeau étrusque, 1829 © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Enfin une exposition sur les Étrusques depuis bien des années à Paris, cette civilisation antique à l’art fascinante. Elle se déroule sous le haut patronage des présidents des Républiques française et italienne. Des musées préteurs très prestigieux, des objets extraordinaires –  la visite s’annonce inoubliable. Elle l’est, mais c’est la beauté des objets qui procurent ce plaisir, certainement pas l’exposition elle-même. « Étrusques. Un hymne à la vie« , qui a lieu au musée Maillol jusqu’au 9 février 2014, n’est malheureusement pas la première exposition organisée par ce musée qui me laisse perplexe quant au but qu’il cherche à atteindre. Je trouve un concept d’exposition qui me rappelle le 19e siècle, une assemblée de beaux objets sans contexte. Certes, il y a des panneaux explicatifs, mais les textes sont succincts. En revanche, les cartels eux, sont bourrés de mots savants. On y trouve par exemple des  « fibules a sanguisuga à étrier plat » – traduction pour le profane : une attache de vêtement en forme de sangsue, avec fourreau plat. Cette description archéologique n’a pas sa place dans une exposition grand publique, et elle aide en rien à comprendre la fonction de la pièce. Le visiteur doit se contenter d’admirer sans comprendre, dans une atmosphère feutrée qui règne d’ailleurs partout dans les salles : une admiration béate et religieuse devant la beauté des objets.

De plus, les cartels sont rangés en colonnes sur le mur, souvent sur un seul côté de la vitrine, et sans numéros. Il faut se débrouiller en jouant à la comparaison pour éventuellement trouver la légende qui va avec l’objet en question. Parfois, on trouve une description compréhensible (pour le visiteur avec une culture générale correcte tout du moins).

© The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais/image of the MMA

Ciste © The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais/image of the MMA

À côté d’un exponat en bronze nommé ciste – bien sûr, vous savez ce qu’est une ciste, et à quoi elle sert – apparaît le texte : « Le jugement de Pâris ». Il y a trois figures humaines sur le couvercle du coffre cylindrique, comme ci-dessus sur la ciste de Palestrina du Metropolitan Museum of Art. Mais on cherche en vain le lien entre ces deux hommes qui portent une femme sur leurs bras, et l’histoire de la mythologie grecque. La légende sur le cartel explique-t-elle peut-être la scène gravée sur l’extérieur de la ciste ? Possible, mais elle doit se trouver du côté mur, car on ne reconnait sur le devant qu’un char sur la gauche et des personnages barbus qui ne sont ni les trois déesses, ni Pâris.

Les objets étrusques sont présentés plutôt en ordre chronologique, tantôt par sites, tantôt par cultures, tantôt par thèmes (comme l’inévitable « femme étrusque »), mais tout flotte dans un ensemble oscillant entre les influences grecques, orientales et des reconstitutions du 19eme siècle. Les territoires économiques des Étrusques, Phéniciens et Grecs sont montrés sur une carte immense qui indique des villes et ports, mais non pas des marchandises échangées, et dans la salle attenante se trouvent que quelques amphores pour évoquer l’activité commerciale.

L’exposition propose au visiteur de mieux cerner la culture étrusque, en mettant en avant la vie quotidienne et non pas les tombes et les objets funéraires. Sauf qu’il n’y a pas de distinction entre les objets destinés à la vie et à la mort chez les Étrusques, une habitude qui existe également chez les Égyptiens (exception faite des objets proprement funéraires, comme les ouchebtis). Les morts habitent les tombes qui sont de véritables maisons, certains sont enterrés dans des urnes en forme de cabane. Les vivants tiennent des banquets en leur honneur, ils les nourrissent, et les ancêtres sont présents sur les fresques des tombeaux. La vie et la mort sont intimement liés, et l’au-delà est omniprésent.

C’est cette unité qui est le plus beau, et le titre de l’exposition en cela bien trouvé : cette « hymne à la vie » étrusque fait du bien dans une société européenne où la mort est oubliée, cachée et honteuse, ou les cimentières ne sont pas des lieux de vie, comme les sont les tombeaux des Étrusques.