France

P. Bruckner, Misère de la prospérité (2002)

Seul ce qui nous résiste peut prétendre à une valeur : si une œuvre d’art, un paysage nous émeuvent, c’est que nous n’en avons jamais fini avec eux. Leur richesse s’accroît de la connaissance que nous en prenons ; ils sont à jamais séparés de nous par une distance qui signe la vraie grandeur.

Pascal Bruckner, Misère de la prospérité. La religion marchande et ses ennemis. Éditions Grasset & Fasquelle, Paris 2002, p. 68

Publicités

Le journalisme prêt pour une « révolution copernicienne » ?

Nicolas Copernic. Portrait, vers 1580. Hôtel de ville de Toruń, Pologne

Nicolas Copernic. Portrait, vers 1580. Hôtel de ville de Toruń, Pologne

Le jeudi 10 janvier sortait le numéro 21 de la Revue XXI, qui contient un « Manifeste » pour le journalisme. Dans un contexte de plus en plus complexe, c’est d’abord une analyse bien structurée de l’état dans lequel se trouve la presse depuis quelques années. Pour trouver des solutions, le manifeste préconise aux journalistes rien de moins qu’une « révolution copernicienne ».

Qu’a fait Nicolas Copernic, cet homme d’église mort en 1543, qui a donné son nom à cette révolution ? Il a changé son point de vue. Copernic, en contemplant le système céleste, a décidé d’inverser sa perspective. Ce n’est plus la planète terre, mais le soleil qui sera au centre du système désormais solaire et non plus terrestre. Copernic montre également que la terre tourne autour d’elle-même sur un axe incliné, ce qui donne l’illusion des levers et couchers du soleil. On imagine la surprise de ses contemporains qui se croyaient le centre du monde, et qui tout d’un coup deviennent périphériques. Je pense qu’une certaine humilité, mais surtout du courage et de la curiosité est effectivement de mise pour admettre un changement aussi radical.

Au cours de l’émission radio sur France Info, qui présentait la revue XXI début janvier, Patrick de Saint-Exupéry parlait de Marcel Proust comme exemple d’une certaine exigence. C’est donc la technique au service de l’écriture et non pas l’inverse qui doit être exigé : « Nous pensons que la presse, cédant aux promesses du « bluff technologique » avec ses taux de croissance exponentiels et sa cité de verre universelle, est entrée dans un cycle de décisions absurdes ». Cette exigence fait revenir au centre du travail des journalistes la seule personne qui doit compter et surtout la seule qui le fait vivre : le lecteur. « N’importe quoi », disent les publicitaires, « ce sont nous qui apportent l’argent. » Justement, c’est bien un des problèmes évoqués par le Manifeste :

« À viser des « cibles » pour satisfaire aux exigences de la publicité, à accepter de se façonner ainsi, les titres perdent leur âme. Le petit frisson de surprise et d’étonnement, qui fait la valeur d’un titre pour son lecteur, disparaît au profit de rubriques attendues et répétitives. Le public devient objet et non plus sujet. » Manifeste XXI, p.14.

L’effacement des frontières entre presse et communication produit des bâtards comme le publi-reportage et le « contentising » (des contenus pour vendre). Comment trouver un modèle plus honnête, plus authentique ? La véritable question est – il me semble – la suivante : la presse d’aujourd’hui est-elle utile, désirable et nécessaire ? Si elle l’est, ces critères peuvent-elles être un modèle économique ? C’est en tout cas la proposition du Manifeste :

« Être utile, désirable et nécessaire, voilà le seul modèle économique qui vaille. (…) Mais s’affranchir de la publicité, c’est se retrouver à la main du lecteur, c’est se confronter au réel, avec ses surprises. (…) Tisser des liens réciproques prend du temps, mais retrouver cette confiance jour après jour est l’un des plus grands bonheurs de ce métier. » Manifeste XXI, p. 16.

À lire également : La collision du journalisme et du numérique.

L’Allemagne – cette inconnue dont on s’en fout

© fdecomite/CC BY 2.0

© fdecomite/CC BY 2.0

2013 est l’année du Cinquantenaire du traité de l’Élysée, et aussi celle des trente ans du prix franco-allemand du journalisme. On ne peut pas dire que nous sommes inondés d’articles et d’analyses sur cette amitié franco-allemande qu’on sort de temps en temps pour se faire pardonner de ne pas chercher plus loin. Personne ne peut nier que beaucoup de choses se sont améliorées depuis la fin de la Deuxième Guerre, mais justement – c’est bien elle qui sert encore et toujours de référence. À l’occasion de la commémoration du traité de l’Élysée début janvier, la chaîne France 2  a eu la bonne idée l’illustrer l’amitié franco-allemande avec un reportage sur … Oradour-sur-Glane. Suite à quelques images de ce village martyr, monsieur le maire d’Oradour explique qu’il souhaite que des hauts représentants allemands viennent sur place pour demander pardon. Voilà où on est, presque 70 ans après l’annihilation monstrueuse du village d’Oradour. Je ne mets aucunement en cause les faits historiques, ni les souffrances des familles. Mais évoquer l’horreur et la douleur, et demander des excuses, surtout des excuses d’un acte que l’autre n’a pas commis, est-ce cela l’amitié? Doit-on s’excuser d’être né dans un pays plutôt que dans un autre ? S’excuser de faire partie d’une société et d’une Histoire qui a certes produit des assassins d’enfants et de femmes ? Comment une amitié peut-elle se construire si le passé n’est pas « passé » ? Si on ne lâche pas ce passé, on charge le présent du poids écrasant de la culpabilité. Si on ne laisse pas le passé devenir Histoire, il nous hantera.

Lors d’un récent sondage organisé par l’ambassade d’Allemagne, on a demandé aux Français quel sentiment ils avaient envers l’Allemagne. La réponse de la majorité des interrogés était : « du respect ». Les Allemands eux, ont répondu à la même question : « de la sympathie ». D’un côté, on remarque la distance, et de l’autre, un attachement émotionnel. Ce résultat anéantit quelques préjugés véhiculés depuis si longtemps, ceux qui veulent que les Allemands soient froids et distants et les Français bon-vivants et chaleureux.

Il nous reste beaucoup à faire dans cette relation France-Allemagne décidément compliquée – mais est-ce que nous en avons envie ? Combien de journalistes français connaissent bien l’Allemagne ? Qui connait des villes allemandes autres que Berlin la très branchée ? Combien savent placer sur une carte Hanovre, Erfurt ou Regensburg, Ratisbonne en Français ? Combien de journalistes parlent bien l’Allemand ? Qui lit la presse allemande autre que la presse économique ? Qui s’y rend en vacances ? Les clichés arrangent tout le monde : les Allemands partent en France pour visiter la tour Eiffel, boire du vin et passer des vacances au soleil, les Français achètent des VW, Audi et autres BMW et admirent la technologie allemande. En quoi consiste alors la fameuse amitié franco-allemande ? Il est temps de trouver des réponses valables, car à force de répéter des idées reçues, nous risquons de devenir un vieux couple qui se supporte mais ne s’aime plus.

Presse écrite – quel iceberg nous a heurté ?

© D.R.

© D.R.

Qu’arrive-t-il à la presse écrite ?

Voici la suite de la réflexion sur l’état de la presse française.  Dernier article paru : « Qu’arrive-t-il à la presse écrite? » par E. Anizon, R. Sénéjoux, O. Tesquet, Télérama no. 3287 du 9 janvier 2013. Le début de l’article nous accueille par des habituelles images d’une catastrophe venue d’extérieur. On parle du Titanic et de journaux « emportés par la déferlante« . Quel iceberg nous a donc heurté, nous les journalistes de la presse écrite voguant tranquillement sur notre Titanic ?

Par ordre alphabéthique, l’article nous apprend qu’il faut (lettre B) « faire du buzz, même du mauvais buzz », dixit Christophe Barbier de l’Express, mais aussi qu’il ne suffit pas de publier sur la chic tablette à la pomme pour survivre (lettre D : exemple du journal numérique Daily News aux États-Unis). La lettre F nous parle des femmes et en dit long sur la situation de la soi-disant égalité des chances et des sexes : « Bref, le métier est en crise et ne paie plus, alors les hommes fuient et les femmes affluent. »

La lettre H nous offre la joie de retrouver encore un business man à la tête d’un groupe de presse, le feu groupe Hersant : Welcome, Mister Tapie. Sous la lettre  J comme journalisme, c’est l’angoisse existentielle qui pointe. À quoi servons nous encore, nous les journalistes, si tout le monde peut écrire sur tout et lire tout, sans payer ?

Ah, enfin une bonne nouvelle : le site Médiapart, payant, affiche des bénéfices. Puis sous la lettre P, est mentionné le livre de Jean Stern (voir mon article « La presse française-l’apocalypse ? ») et les journaux sous-financés et sous-capitalisés des grands patrons de presse. Mais c’est à la fin de notre alphabet apocalyptique que l’on touche peut-être au coeur d’un des problèmes des journalistes. « R comme reportage : exercice journalistique de plus en plus délaissé. Dans les rédactions web (et pas seulement, hélas !), il est rare qu’un journaliste puisse se de-scotcher de son écran. Et dans les rédactions papier, il est de plus en plus difficile de les faire financer. » Cela me rappelle Jean Stern : pas d’argent, pas de reportages. Mais encore une fois, c’est trop facile de pointer l’iceberg du manque d’argent. Pourquoi il n’y a plus de reportages ? Est-ce uniquement une question monétaire ? La lettre V nous l’affirme : « V comme voyage de presse. Reportage du pauvre. » Sans doute nous nous avons fait avoir par cette solution facile et gratuite de « reportage-voyage ». Comment convaincre son patron de nous payer un reportage quand il ne voit pas (ou plus) la différence entre un article écrit suite à un voyage de presse et un article écrit suite à des investigations indépendantes ? Le publi-reportage, voilà ce que sont aujourd’hui la plupart de nos soi-disant reportages. On sert la soupe à la ville de X, à Mme Y, au pays Z etc. Bienvenu dans un monde de partenariat, la sacro-sainte bouée de sauvetage d’un journalisme qui n’en est plus un.

Voilà le véritable iceberg : la partie la plus importante est sous l’eau, elle est invisible. C’est nous, les journalistes. Commençons à nous mettre un peu en question. Peut-être nous nous avons trop reposé dans notre petit monde douillet de la presse écrite ? « On a toujours fait comme ça, pourquoi changer ? » – « Ça fait trente ans que je travaille comme journaliste, ce n’est pas maintenant que je vais me mettre en cause. » – « On n’attend pas la réponse, on avance, on avance. » – « Moi, je suis rédacteur en chef, toi, écrase. » Dans un environnement de ce type, pensez-vous vraiment que nous sommes prêts à affronter les bouleversements actuelles ? Ne pensez-vous pas que sans plus d’exigence et plus d’originalité, deux des préconisations des auteurs de Télérama d’ailleurs, nous allons sombrer, et pas seulement parce qu’ un iceberg nommé numérique nous a heurté, mais surtout parce que nous avons continué à faire comme si de rien était ?

12 12 2012

La fontaine au centre du bassin dans le parc de Fontainebleau. Décembre 2012. © A.B.

Une fontaine dans le parc de Fontainebleau. 2 décembre 2012. © A.B.

L’hiver s’installe. Il apporte une lumière rasante et crue qui illumine les filets d’eau qui tombent du haut de la fontaine dans le bassin.

Leeds castle. © A.B.

La reconstitution historique, quel avenir ?

La reconstitution historique médiévale a le vent en poupe. Chaque ville ayant un passé quelque peu existant organise sa fête médiévale, son tournoi, son marché médiéval. On voit alors déambuler dans les rues et les champs avoisinants des femmes costumées en paysanne, marchande ou demoiselle, et des hommes, souvent en armure plus ou moins historique, qui se promènent l’épée pendouillant à la ceinture.

Une épée en accessoire de mode

Je sais de quoi je parle, je fais parti de ce monde un peu décalé des voyageurs occasionnels dans le temps, entre théâtre, histoire vivante, spectacle et mise en scène égocentrique.Le plaisir est réel à préparer le repas, à cuisiner sa viande et sa soupe sur un feu ouvert dans le camps, à tirer à l’arc en bois avec des flèches à plume d’oie, à se battre avec les copains à l’épée, mais surtout à se promener en beau costume de noble et se faire admirer par la foule. Mais en dehors de ce plaisir individuel, que retient le public de tout ce spectacle, que comprend-il ? Je ne parle pas ici des démonstrations pédagogiques d’artisanat médiéval, mais de ce qu’on appelle la reconstitution historique.

Une femme en robe médiévale est une princesse

La dernière manifestation à laquelle je participais en Angleterre m’a fait rencontrer un visiteur qui me voyant (je portais un costume XVe siècle d’un personnage de haut rang), me demande où était Henri VIII, en occurrence la seule personne historique qu’il connaissait et qui pour lui, représentait le Moyen Age. En France, dès que j’apparais en publique avec le même costume, les mères disent à leurs petites filles, ravies : « Oh, regarde, la belle princesse ! ». Toutes les filles sont des princesses, et les garçons sont des chevaliers ou, dans le cas d’Angleterre, le roi Henri VIII Tudor. Je me demande donc à quoi nous servons véritablement, si ce n’est qu’à animer un espace d’aspect médiéval. Nous constituons donc une sorte de zoo humain.

Sommes-nous des curiosités ?

C’est une impression qui m’a d’ailleurs été confirmé par le commentaire d’une femme du public. Je passais en costume devant un groupe assis sur le gazon, quand un des hommes du groupe me demande de faire une photo d’eux. Or, j’étais loin d’être la seule personne disponible pour prendre une photo. J’hésite, j’étais dans mon rôle de femme du XVè siècle et je n’étais pas censé manipuler des objets anachroniques. Puis cet homme me fait un commentaire du genre : « Regardez, un appareil photo, vous connaissez ? ». Je décide alors de prendre la photo, après tout, ce n’est qu’un jeu, puis je rends l’appareil, quand une femme assise me lance : « Ah, c’est bien dommage, je n’ai pas de chocolat à vous donner, ce n’est pas grave ? » Si les singes comprenaient notre langage, je pense que nous aurons des choses à nous dire, car dans ce moment-là j’en étais un. Le zoo médiéval pour quoi faire ?