Jordanie

Éloge des ruines

Site antique de Palmyre, Syrie. Sanctuaire, temple de Baal. © A.B.

Site antique de Palmyre, Syrie. Sanctuaire, temple de Baal. © A.B.

Photographier les vieilles pierres, vagabonder sur les sites antiques, ressentir l’émotion d’une vie disparue, d’une ville morte qui a laissée ses traces, suivre du regard les belles perspectives des colonnades, voir briller les dalles de pierre sur le cardo, s’étonner devant un objet inconnu qui a perdu son sens – un plaisir intense et immense que je partage modestement avec un grand photographe. Le Centre de la Vieille Charité à Marseille expose jusqu’au 12 avril « Vestiges 1991 – 2012 », des photos noir et blanc de ruines antiques autour de la Méditerranée de Josef Kudelka. L’hebdomadaire Le Point no. 2107 publie dans l’édition du 13 janvier 2013 un interview du photographe, où Koudelka nous dit tout le plaisir de la photographie des ruines. Il n’y a pas de pourquoi, il n’y a pas de but, c’est l’humilité d’attendre que la photo vient à vous. On ne prends pas de photo, c’est la photo qui vous prend.

Ce que je recherche en photographiant les ruines est dit dans ces mots de Josef Koudelka : la beauté, la solitude de ces sites, « une beauté qui provoque la pensée », en effet (Koudelka, Le Point 2107, p. 100). Mais c’est aussi l’admiration devant tant d’ingéniosité que je partage avec lui : le choix de l’emplacement des temples, des thermes, une architecture qui unit l’esthétique et le confort. Je me souviens du système d’aération par tuyaux en terre cuite intégrés dans les murs des villae romaines de Bulla Regia en Tunisie. Même l’invisible est beau. Et « pour voir, il faut marcher  » (Koudelka). C’est la découverte, la surprise qui fait partie du photographe des ruines, on marche et on découvre.

Site antique de Dougga, Tunisie. © A.B.

Site antique de Dougga, Tunisie. © A.B.

Les ruines sont pour moi l’histoire visible, un passé bien vivant, ce que l’on appelle en allemand « Heimat » – non, ce n’est pas « patrie » en Français, c’est l’attachement de l’âme à un lieu de naissance. Je retrouve un morceau de moi-même dans ces ruines qui sont l’héritage de tout Européen. Josef Koudelka l’européen cite dans son entretien  le beau livre de Marguerite Yourcenar, « Mémoires d’Hadrien »  : « Et je me reconnais en l’empereur Hadrien quand il dit qu’il se sent un peu chez lui où qu’il aille » (Le Point no. 2107, p. 100).

Photographier des ruines est un autoportrait à l’aide de l’histoire et des vestiges de notre passé. Le regard reconnaît, donne sens à l’image et en même temps s’affirme soi-même. On se donne pour faire voir, pour révéler la vie cachée dans des pierres. Mais on ne parle pas que de nous, c’est un dialogue à travers le temps, un échange de vies.

Josef Koudelka le dit simplement  : « Je ne réalise que des photos qui ont un rapport avec moi. »


1812-2012 : La découverte de Petra en Jordanie

Le 22 août 1812, Cheikh Ibrahim Ibn Abdullah alias Johann Ludwig Burckhardt avançait dans le sable rouge du Siq, dans la relative fraîcheur d’une faille profonde au milieu des rochers qui s’élèvent des deux côtés vers un ciel lointain. Le courageux voyageur suisse suivait ses guides bédouins qui le menèrent vers l’ancienne cité nabatéenne de Petra, caché depuis des siècles.

Johann Ludwig Burckhardt. © D.R.

Il est d’abord passé par les tombeaux des Djinns, à vu l’arche majestueuse qui couronnait l’entrée du défilé nommé Siq, arche effondrée depuis suite d’un tremblement de terre, et découvrait enfin ce qu’il nomme le « château du Pharaon », aujourd’hui appelé El Kazneh, le Trésor.

Le Béton à remplacé le sable

Deux cents ans plus tard, je refais le même trajet. Petra n’est plus un secret, et on ne marche plus dans le sable. Le chemin à travers le Siq est couvert de béton gris, ce qui enlève une bonne partie de son mystère. Le son des sabots des chevaux et des calèches résonnent dans la faille et tuent le silence qui régnait en 1812. Je n’ai plus besoin non plus de me déguiser en sheik arabe, comme l’avait fait Burckhardt, car aujourd’hui, l’uniforme de touriste suffit.

Deux tombeaux monumentaux : El Kazneh et El Deir

À la sortie du Siq, les rochers ondulés s’écartent brusquement et laissent place à une vue spectaculaire sur la façade délicate du Kazneh, le Trésor, illuminée par le soleil du matin. J’imagine Burckhardt qui s’arrêtait, ébahi, à la vue de cette apparition magnifique. Pour moi, la découverte est plutôt une reconnaissance – j’ai vu tant d’images de ce lieu avant de venir. L’élégance du Kazneh se démarque du rocher brut qui l’entoure et dans lequel il a été sculpté voici deux mille ans. Une entrée grandiose d’un temple, c’est la conclusion que Burckhardt tirait en l’appelant « château ». Il s’agit pourtant d’un lieu de dernier repos : Le Kazneh est en réalité la façade splendide d’un tombeau d’un membre du peuple nabatéen.

El Kazneh. Petra, Jordanie. © A.B.

El Kazneh. Petra, Jordanie. © A.B.

Je continue ma découverte du site de Petra. Je cherche cette autre façade mythique, loin dans la montage, de l’autre côté de la vallée. Après avoir gravi les 800 marches (dit-on, je ne les ai pas comptés !), je sens enfin sa présence. Sur ma droite je devine la façade imposante et massive d’El Deir. Deux pas en avant encore, et elle emplit l’espace qui s’ouvre devant moi, un rocher énorme, sculpté par des mains d’hommes. Les chapiteaux semblent inachevés, et des colonnes émane une puissance quasi animale. Le gigantesque vase perché tout en haut domine cette façade de pierre telle la croix d’une église.

El Deir. Petra, Jordanie. © A.B.

El Deir. Petra, Jordanie. © A.B.

Je monte sur la colline en face du monument et admire cet ensemble oscillant entre art et nature, l’harmonie entre pierre brute et sculpture. Je me souviens d’une phrase de sculpteur – était-ce Michelangelo, ou alors Rodin ? – qui disait que la sculpture était cachée dans la pierre et qu’il fallait seulement la dégager de la matière brute pour la voir. Ici à Petra, le rocher a donné naissance à l’art.

Je pars de Petra à la tombée du soir, avec beaucoup de regrets, car une lumière magnifique apparaît dans la vallée et réveille la pierre. Je pense à Burckhardt, qui partait au Caire faire des recherches sur sa découverte, et qui identifiait ce site antique comme la cité nabatéenne de Petra, petra qui veut dire « rocher », « pierre » en grec ancien. La cité de pierre, trésor caché, est devenu une attraction touristique majeure. À l’entrée du site archéologique, un tombeau nabatéen est  transformé en bar d’hôtel. Le repos éternel est brisé.

Coucher du soleil. Petra, Jordanie. © A.B.

Coucher du soleil. Petra, Jordanie. © A.B.