Karl der Fünfte

Du Bellay raille Charles Quint : « Plvs Ovltre il ne passa »

Après la mort accidentelle du roi de France Henri II en juillet 1559, le poète Joachim Du Bellay (vers 1522-1560) lui dédit une oraison funèbre en vers. Dans l’extrait à suivre, Du Bellay mentionne ainsi « Henry », le roi d’Angleterre Henri VIII, mort en 1547, qui était l’ennemi juré de François Ier, le père du roi, mais aussi « Charles », c’est-à-dire l’empereur Charles Quint, dont la devise était « Plus oultre » – « Au-délà ». Le roi défunt aurait sans doute apprécié ce jeu de mot de Du Bellay. Le mot « heur », du mot Latin augurium, signifie « chance » ou « bonheur ».

« Et comme d’Annibal l’invincible victoire / Au vengeur Scipion ceda jadis sa gloire / Ainsi l’heur de Henry de Charles renversa / L’heur, & fit que delors PLVS OVLTRE il ne passa. »

Joachim Du Bellay, Le tombeau du très chrétien Roy Henry II, 1559.

Publicités

« PLVS OVLTRE » – le palais de Charles Quint à Grenade

Alhambra – un mot qui me fait rêver, au son riche et majestueux. Alhambra  – il s’épanouit dans mon imagination en un palais arabe, un lieu de rêve, en jardins paradisiaques, fontaines dans l’ombre des citronniers, en marbre luisant de la cour des lions, en arcs de pierre en dentelle. Al Hamra, La Rouge. Cet été-là, j’y étais vraiment. J’avais mon ticket d’entrée, j’allais enfin découvrir la beauté de ce palais si souvent admiré dans des livres. En entrant sur le site, avant d’arriver au palais, dans la descente, se trouve sur la droite une énorme bâtisse qui ne ressemble en rien à un palais des Mille et Une nuits. Peu des touristes ne font d’ailleurs attention à ce carré impressionnant, massif, d’aspect martial, de toute façon en rien semblable à un palais arabe.

Un palais Renaissance inachevé

L’extérieur est presque hostile – c’est une architecture classique, géométrique qui me rappelle l’architecture italienne. Une fois fait le tour de ce colosse, je me retrouve devant l’entrée et ce bas-relief :

Bas-relief du palais de Charles Quint, Grenade © A.B.

Je m’approche et je lis les mots neo-latins PLVS OVLTRE sur une banderole enroulée autour de deux colonnes. Ce sont les colonnes d’Hercule, et entre elles, un globe couronné, flanqué de deux Victoires avec dans la main de chaque femme, une branche de palmier. « Plus oultre » – « au-délà » : ces mots en neo-latin sont la devise de Charles Quint, l’empereur tout-puissant du XVIe siècle, et ennemi préféré du roi François Ier. Voilà ce qui est clair dès l’entrée : c’est au maître du monde que je rends visite, un maître du monde qui veut surpasser tout, même soi-même. J’entre alors dans le palais de Charles Quint.

Entouré de colonnades, s’ouvre devant moi un espace circulaire à deux niveaux, une immense arène de pierre, l’architecture dans sa plus pure expression, malgré un état inachevé et vide :

Colonnades du palais de Charles Quint, Grenade © A.B.

Ce palais a été conçu vers 1527 par l’artiste espagnol Pedro Machuca, qui s’inspirera des palais érigés en Italie, notamment ceux du grand architecte italien Bramante. La Renaissance italienne déploie ainsi à Grenade sa splendeur minérale, où dans un cercle lumineux le dallage du sol reflète le ciel. Mais le temps presse, il faut partir pour visiter des jardins et palais arabes.

Sans la découverte quasi fortuite du palais et de ses bas-reliefs, je n’aurai pas compris les mots PLVS OVLTRE qui se retrouvent dans un des multiples pièces à l’intérieur du palais de l’Alhambra, sculptés dans le plafond à caisson en bois :

Détail du plafond à caisson, palais de l’Alhambra, Grenade © A.B.

Sur les côtés de la devise se trouvent la lettre K pour Karolus (Charles) et Y pour Ysabel (Isabelle de Portugal), une princesse que l’empereur épousa en 1526. J’étais parti pour découvrir un palais arabe – que j’ai vue aussi, bien entendu – mais j’ai y découvert la trace de Charles Quint, né dans la ville de Gand en 1500, qui a régné pendant plus de trente ans sur la quasi-totalité de l’Europe. Sa devise PLVS OVLTRE, « plus ultra » en Latin classique, est toujours utilisé – elle fait partie, avec les deux colonnes d’Hercule, des armoiries de l’Espagne.

Armoiries de l'Espagne © CC BY-SA 3.0

Armoiries de l’Espagne © CC BY-SA 3.0

Mise à jour le 3 septembre 2013.