liberté

Jacqueline de Romilly sur la littérature et la liberté

Qui plus est, avec la variété des rencontres naît aussi la liberté des choix. Nul n’aime tous les auteurs, n’approuve toutes les doctrines : l’histoire littéraire les offre tous et toutes : c’est ainsi que chacun se fait soi-même, selon ses sympathies et sa personnalité. Et, de même que la possibilité d’énoncer clairement sa propre pensée constitue une libération, de même la possibilité de trouver ses idées non pas seulement dans l’actualité du jour et dans quelques textes contemporains, mais dans des siècles d’expérience, d’essais et de variations, assure vraiment aux jeunes esprits ce bien sans prix – leur liberté.

Jacqueline de Romilly, Lettre aux parents sur les choix scolaires. Éditions de Fallois, Paris 1994, p.48.

Heinrich Mann, la démocratie et la haine

Né en mars 1871 à Lübeck, ancienne ville hanséatique de l’Allemagne du Nord, Heinrich Mann atterrit dans l’Empire Allemand nouvellement proclamé. Il est l’ainé d’une fratrie de cinq enfants. Le frère cadet de Heinrich, Thomas Mann, deviendra comme lui écrivain; il est l’auteur des Bruddenbrook (1901).

Exclu début 1933 de l’Académie des Beaux-Arts de Berlin dont il était le président depuis 1930, Heinrich Mann est contraint à l’exil par les nouveaux dirigeants national-socialistes. Dès son arrivée en France, l’intellectuel allemand publie plusieurs essais et articles dans des magazines d’exilés et dans La Dépêche de Toulouse afin de dénoncer le régime qui sévit en Allemagne.

En fin d’été 1933 parut d’abord aux éditions Querido à Amsterdam la version allemande de son essai Der Haß, Deutsche Zeitgeschichte, puis en octobre chez Gallimard la version française, La Haine, Histoire contemporaine d’Allemagne. La version allemande est aujourd’hui éditée chez S. Fischer Verlag; en France, aucune réédition n’a été publiée depuis 1933.

Dans La Haine, Heinrich Mann évoque son enracinement dans une certaine tradition allemande, qu’il oppose aux parvenus et nouveaux convertis à la cause allemande :

Je suis issu d’une vieille famille de l’ancienne Allemagne, et celui qui a le sentiment de la tradition est armé contre les faux sentiments. Car la tradition nous rend aptes à la compréhension qui, à son tour, nous incline vers le scepticisme et la douceur. Seuls des parvenus se conduisent parfois en énergumènes.

L’appartenance à une tradition, à une « vieille famille de l’ancienne Allemagne », permet ainsi la compréhension de ses origines et amène lucidité et humilité quant à sa propre importance. Sans cet enracinement, l’homme parvenu doit s’agiter pour exister, cherchant sans cesse la reconnaissance qu’il désire. Un de ces individus excités et possédés est Adolf Hitler, qui, par son incapacité d’accepter ses défaillances artistiques, dirige sa haine contre le jury et ses membres qui avaient défavorablement jugé ces dessins. Heinrich Mann, amer, constate :

Il n’avait tenu qu’à eux qu’au lieu de passer dictateur il restât simple raté.

Dans la suite de son essai, Heinrich Mann met en garde contre le dédain des « civilisés » envers les « barbares », les national-socialistes et leurs origines populaires jugées vulgaires. C’est son ancrage dans la tradition, et non pas dans le nationalisme, qui permet à Heinrich Mann de prévenir les ministres, les parlementaires et les écrivains allemands, qu’ils seront

toutes les victimes indiquées d’une violence sauvage qui montait, déjà s’agrippant au pouvoir et n’attendant plus que l’occasion d’éclater. Eux-mêmes avaient appelé les excès futurs, justement par leur mépris de civilisés pour les forces aveugles et barbares. Ils en ricanaient de dégoût, ils en avaient des sursauts de révolte tardive, d’optimisme fou, et même de la curiosité.

La République dut succomber pour avoir laissé toutes les libertés à ses ennemis et n’en avoir pris aucune.

Des individus sans conscience s’étaient mis en commun pour abuser des libertés publiques mal gardées, et ils avaient profité d’une crise qui tenait plus encore à l‘âme troublée d’un peuple qu’à son économie.

Cette situation rappelle franchement une autre, actuellement en plein essor au pays de la liberté et la fraternité, avec ses dérives dangereuses pour la liberté et la démocratie. Heinrich Mann définit ainsi le racisme comme « la sélection des non-valeurs » et constate que « l’antisémitisme trahit un défaut dans l’équilibre intérieur d’une nation« .

Une phrase de l’exilé Heinrich Mann semble proprement prophétique par son évocation de l’origine de ces « barbares » et « incultes ». Ceux-ci ne sont pas une entité naturelle, mais le résultat d’un manque d’éducation, et victimes de la misère. Le « pauvre diable » de l’Allemagne du début des années 30 devient une figure symbolique de tous les êtres humains privés de leurs droits :

le pauvre diable ne savait que hausser les épaules. Ignare et inculte, c’était trop facile de lui rendre haïssable la République, justement pour qu’il n’aperçoive pas les premiers auteurs de ses malheurs. Vingt ans plus tôt, alors que la misère ne les avait pas affaiblis, tous auraient éventé le truc.

Comment éviter que « les forces aveugles et barbares » nous violentent? En défendant la liberté, en défendant l’information libre et l’éducation et en garantissant une vie décente à tous. Si ces fondamentaux de la démocratie ne sont plus respectés, alors nous allons envoyer encore plus de barbares à l’État islamique, et encore plus de pauvres diables aux partis politiques nationalistes. Car la vraie haine, écrit Heinrich Mann si lucidement, la haine la plus atroce et la plus destructrice n’est pas celle que l’on croit:

La vraie haine, celle dont nous ne mesurons jamais la profondeur, ce ne sont pas nos défauts qui nous l’attirent, ce sont nos qualités.

La collision du journalisme et du numérique

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Couverture « Fortune » US, 20 mai 2013.

Le business model de la presse d’actualité est-il condamné ? Dans son édition du 22 juillet 2013, le magazine Fortune Europe consacre un article à l’avenir de la presse news. Co-écrit par John Huey, ancien rédacteur en chef de Time magazine, Martin Nisenholtz du New York Times et Paul Sagan, vice-président exécutif d’Akamai Technologies, c’est le sommaire d’une étude sur la presse dans le cadre d’un projet sur l’histoire orale, réalisé au printemps 2013 à la Harvard Kennedy school.

L’arrivée des plateformes numériques comme Google, Yahoo, YouTube et autres, qui occupent de plus en plus l’espace jadis réservé à la presse traditionnelle, a transformé le marché du News. Afin de documenter les étapes importantes et les choix des décideurs de la presse depuis la révolution numérique, des témoignages orales des personnalités de la presse ont été collectés dans le cadre du projet « Presse, Politique et politique publique ». Le projet, mené conjointement par le Joan Shorenstein Center à Harvard et le Nieman Journalism Lab sera publié dans son intégralité le 9 septembre 2013 sur le site digitalriptide.org.

Des journalistes informaticiens

Au début des années 1990, l’agence britannique Reuters passe un accord avec Yahoo pour y publier ses news et actualités financières. Il n’est pas question de facturer l’accès aux informations, car l’obsession est alors d’augmenter l’audience, c’est-à-dire le nombre de clics par mois. Les grands agences d’actualité gardent leur activité professionnelle rémunérée et récupèrent par ailleurs une clientèle nouvelle sur le Web. Seulement voilà, le progrès technologique fulgurant n’a jamais été associé au news business.  » You cannot innovate and build new products without engineers in your field « , explique Eric Schmidt, président exécutif de Google. Comme la photographie, l’illustration ou l’éditing, les informaticiens auraient dû être intégrés en tant que force créative du journalisme, et non pas seulement comme  « mécaniciens », renchérit Will Hearst, président de la Hearst Corp.

La Pub, un mal nécessaire ?

Le deuxième bouleversement concerne la publicité dans la presse news, dépassé par celle de la télévision, celle sur le Net et de plus en plus celle sur les réseaux sociaux. Il faudrait un énorme effort d’innovation pour récupérer le flux d’argent des annonceurs. Comme pour les informaticiens, il aurait fallu intégrer des publicitaires au journalisme, en non pas les considérer comme un mal nécessaire, une sorte de pourvoyeur de fonds pour les journalistes (Will Hearst).

Démocratie, qualité de vie et journalisme

Mais la question cruciale est resté sans réponse, malgré plus de 70 entretiens :  » What is going to happen next to the news business, and how is that likely to affect the quality of life in a democratic republic ?  » Une des réponses possibles a déjà été suggérée dans le manifeste de la Revue XXI, publié en janvier 2013 en France. Tim Berners-Lee, l’inventeur du World Wide Web, va dans le même sens :  » There’s a need for journalism. (People are) fed up with just searching, using a web search tool (…), then realizing (…) that the whole thing was produced by the same (…) company, with an extremly slanted view … People are fed up with that,  and journalists have got the skills and the motivation. It’s their job to solve that problem « . Nous sommes sans doute à un tournant décisif, mais si les journalistes se souviennent de leur véritable travail, tout en collaborant avec deux éléments indispensables – la technologie et aussi le marketing -, la république et la démocratie en sortiront plus fort, et avec eux notre valeur la plus chère : la liberté.