livre

De la différence

Encore une fois, je suis persuadé que l’amour de la différence – la différence en tant que telle, le principe même de la différence et non pas simplement une ou deux préférences parmi l’ensemble de ce qui diffère – est le fruit d’une éducation continue, d’une vraie maturité intellectuelle.

Aymeric Patricot, Autoportrait du professeur en territoire difficile. Gallimard, 2011, p. 65.

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Isabeau de Bavière, épouse d’un monarque normal

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Isabeau de Bavière. Source http://de.wikipedia.org/wiki/Isabeau

« Isabeau n’était pas capable de grandeur. » Voilà un jugement sans appel, lancé à la tête d’une lectrice de 2014 comme moi qui ne demandait rien. Aucune source n’est citée pour appuyer cet assassinat historique d’Isabeau de Bavière, reine de France et épouse de Charles VI. L’auteur de ces lignes, Philippe Erlanger, ne semblait pas conscient de l’influence exercée par l’Histoire récente sur le jugement de ce personnage. Née vers 1370 probablement à Munich, Élisabeth de Bavière fut marié en 1385 au roi de France Charles VI. Reine de France jusqu’en 1422, elle mourut à Paris en 1435. Quand est-ce qu’elle a changé son prénom, et pourquoi? Je cherche en vain une réponse dans le livre d’Erlanger. Publié en 1945, Charles VII et son mystère, l’ouvrage dont est tiré la phrase du début de l’article, porte ouvertement les stigmates de deux Guerres mondiales. En continuant, je tombe sur une phrase qui évoque ironiquement une certaine actualité en France. Isabeau, écrit Erlanger, fut l« épouse d’un monarque normal » (p. 22). Normal, le roi Charles VI?! Mais je ne suis pas au bout de mes surprises. Isabeau, apprends-je, n’a pas seulement mauvais caractère, elle est aussi une mauvaise reine, elle n’est même pas Française à vrai dire, et bien entendu une « mauvaise mère », comme clame haut et fort le titre du premier chapitre. Isabeau, c’est l’Obsédée de Bavière, de ses châteaux et ses lacs, qui en plus vole les bons Français:

« La Bavaroise aimait les richesses. Pour les gaspiller ou pour les enfouir au fond des souterrains. Pour sa sauvegarde et pour ses plaisirs. (…) Dix-sept années vécues en France n’avaient réussi qu’à exalter sa passion pour sa famille, pour sa patrie. Aucun paysage n’effaçait à ses yeux les montagnes et les lacs bavarois, aucun chevalier ne lui paraissait égaler son frère Louis le Barbu dont elle eût voulu un connétable. Les bonnes gens l’accusaient d’envoyer des trésors en Allemagne, l’appelait l’Étrangère. Elle haussait l’épaule, se souciant peu de popularité. »

Ce mélange de nationalisme et d’anachronisme, parsemé de misogynie, crée un Moyen Âge imaginaire et décadent. Mais ce n’est pas fini. Isabeau la Traînée ressemble plutôt à une odalisque lascive et obscène qu’à une reine de France du 15ème siècle:

« La fécondité de cette déesse du plaisir ne causait nu tort à son élégance, puisque la mode imposait aux femmes de conformer leur taille à celle de leur souveraine et de porter le ventre en avant. Ainsi, auréolée de gemmes, sa lourde gorge offerte, éblouissante de velours, d’hermine et d’or, Madame la Reine passait-elle, triomphante, des festins aux tournois, des bals aux cours d’amour. »

Tout cela ne m’a pas plu, pourtant ce ne sont que les deux premières pages du livre! De quel droit peut-on diffamer une femme de telle sorte? Certes, Isabeau est morte depuis 600 ans et ne risque plus de protester ou de traîner l’auteur de l’ouvrage en justice (qui d’ailleurs est mort lui aussi). Oui, c’est une étrangère, donc une victime facile, une « âme purement germanique », « fière de ses seins », selon les mots de Philippe Erlanger. Qu’est-ce, une âme germanique?! Et pourquoi elle ne devrait pas être fière de ses seins? Je m’arrête ici pour me calmer et poursuivre ma lecture. À suivre donc (si vous voulez bien).

Philippe Erlanger, Charles VII et son mystère. Éditions Gallimard, 1945 (1981).

La violence des riches.

 » Autre violence insupportable que tous les travailleurs de France et d’ailleurs doivent désormais subir : le dogme selon lequel leur salaire est une « variable d’ajustement », un coût et non un dû, avec ces lancinantes menaces d’externalisation alors que, comme le rappellent les auteurs, dans le calcul du prix d’une voiture (ou d’une paire de tennis) la main d’œuvre de production n’entre que pour 1/20ème dans le prix final. »

 » Un monde où la crise de 2008 n’est pas dû aux banquiers véreux et aux entrepreneurs voyous mais aux “ avantages acquis ” (alors qu’il s’agit de droits conquis) des travailleurs. Le discours dominant édulcore la réalité. Il n’y a plus de clochards mais des SDF, plus de chômeurs mais des sans-emplois. Les plans de licenciement sont des plans sociaux, voire des plans de sauvegarde de l’emploi. Les privatisations sont des cessions d’actifs publics. »

Bernard Gensane sur le nouveau livre de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, La violence des riches. Éditions La Découverte, 2013. 

Heroism lies with ordinary people : Tolkien’s and Jackson’s « Hobbit »

Peter Jackson. The Hobbit. The desolation of Smaug.

Coming december, « The Hobbit. The desolation of Smaug« , second part of a total of three movies from filmmaker Peter Jackson, born 1961 in New Zealand, will come to our Earth. Jackson’s trilogy ist based on J.R.R. Tolkien’s children’s book « The Hobbit », published in 1937.

After my last article about the 2012 « Hobbit » movie, I’d like now to go back to Jackson’s former films, « The Lord of the Rings« , freely adapted from Tolkien’s book, published in three parts in 1954-1955.

First, I’d like to point out that I was amongst the thousands of crazy people queueing for hours to get as quick as possible into the movie theater to see the Jackson movies when they were released. I had liked « The Fellowship of the Ring » and « The Two Towers » and was very keen to see « The Return of the King ». But what ruined for me my high expectations was this third sequel, when in the last twenty minutes Peter Jackson couldn’t decide to get on with his story and filmed Frodo‘s face endlessly. His departure is set in a kitschy sunset atmosphere, and after a while everybody on the screen starts crying and hugging like a bad soap opera end. The dark and pessimistic ending of Tolkien’s original novel had been transformed into a fake emotion dripping Hollywood bliss of green fields and happy smiling family. This perversion of the story’s ending I found very disturbing : the purpose of the book had been lost. J.R.R. Tolkien’s « Lord of the Rings » is not a story about hobbits living happily ever after. What makes Tolkien’s « Lord of the Rings » – and it’s end in particular – so touching is that Frodo is a small, insignificant creature, fond of good company and (english) tea, who saves the world but does not even get a hero’s reward or a hero’s goodbye.

I agree with Norman F. Cantor, who writes in 1991 in his book « Inventing the Middle Ages » :

Frodo wants « to bring peace and quiet to the Shire, to remove threats and promote stability and civility : These are the purposes of his long journey. It is not a romantic quest of nobility. It is the wish of the little people in the world. It is a common man’s rather than an aristocratic athos. (…) Frodo, who, more than anyone else, is responsible for having saved the beloved land from darkness and war, is not hailed and rewarded at the end as the One and Future King. He is treated more like the wounded veterans of the world wars (Tolkien included) who were ignominously shunted aside by their ungrateful homelands. » (Inventing the Middle Ages, Harper Perennial, p. 228)

It is this rather realistic turn which makes the end of the story so credible and so touching. It is a very down-to-earth feeling, very common and very close to anyone who isn’t a big hero warrior – that is the overwhelming majority of us human beings, and always was.

Peter Jackson confounds emotion with tears and pink sunsets, beauty with pseudomedieval dresses and long wavy hair, and dwarfs with video game heroes. What will he make of Smaug, the dragon ? An ultra-sophisticated full colour HD monster nobody will be frightened of, because he is only a picture and has no soul. And no, Evil is not visible ugliness and crocodile eyes –  it needs a good filmmaker to make it happen. To slay a big monster is easy when you are a super hero, but it is not when you are a simple, small, fragile hobbit. This is why Peter Jackson misses the point. J.R.R. Tolkien’s « Hobbit » is all about being human, and it tells us, as Norman Cantor puts it,

« that heroism lies with ordinary people. » (Inventing the Middle Ages, Harper Perennial, p. 230)

P. Bruckner, Misère de la prospérité (2002)

Seul ce qui nous résiste peut prétendre à une valeur : si une œuvre d’art, un paysage nous émeuvent, c’est que nous n’en avons jamais fini avec eux. Leur richesse s’accroît de la connaissance que nous en prenons ; ils sont à jamais séparés de nous par une distance qui signe la vraie grandeur.

Pascal Bruckner, Misère de la prospérité. La religion marchande et ses ennemis. Éditions Grasset & Fasquelle, Paris 2002, p. 68