mémoires

Eva Joly et la justice française

« Son protocole entretenu à coups de grades et de notes n’est que la devanture d’une institution soumise, qu’on somme aujourd’hui de condamner quand la jeunesse s’échauffe, mais qu’on somme de se taire quand elle ébranle les hautes sphères de la République. (…) Et je sens toujours sur moi le regard trop confiant des tout-puissants convoqués là. Rien ne pouvait leur arriver. Ils avaient gagné tant de batailles politiques ou financières, connu tant de retournements, ils étaient devenus si importants … Ils n’avaient pas tort avec leurs certitudes (…) Le grand édredon des élites françaises a amorti les coups. La République sait distribuer les passe-droits, les coups de pouce et les aides fraternelles. »

Eva Joly à propos du Palais de justice de Paris, dans son livre La force qui nous manque. Petit traité d’énergie et d’orgueil féminin. Éditions des Arènes, Paris 2007, p. 84-85.

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958)

Il fallait servir : à quoi ? à qui ? J’avais beaucoup lu, réfléchi, appris, j’étais prête, j’étais riche, me disais-je : personne ne me réclamait rien. La vie m’avait paru si pleine que pour répondre à ses appels infinis j’avais cherché fanatiquement à tout utiliser de moi : elle était vide ; aucune voix ne me sollicitait. Je me sentais des forces pour soulever la terre : et je ne trouvais pas le moindre caillou à remuer. Ma désillusion fut brutale : « Je suis tellement plus que je ne peux faire ! »

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée. Paris, Gallimard 1958, p. 225.