presse

Le collectif Divergence : belles photos versus cœurs aveugles

Un groupe de six photographes fonde en 2004 l’association Fedephoto. Le nombre de ses membres augmente d’année en année, les images se diversifient, et l’association change de nom en 2012 et devient Divergence Images. En 2014, pour marquer le dixième anniversaire de l’association, le photographe portraitiste Jacques Graf et ses collègues ont conçu et autofinancé un album de photographies intitulé « Divergence, l’album 2004-2014 », qui a été présenté à Perpignan début septembre, à l’occasion du festival Visa pour l’image. Les premières images qui figurent dans l’album sont des sujets forts. Vincent Leloup accompagne la fermeture de la dernière mine de charbon à la Houve en Lorraine. Visages noirs et carrelages jaunes, c’est la fin d’une industrie française bicentenaire. À Marseille, Pierre Ciot photographie l’abbé Pierre à côté d’une table où sont déposées les clés des logements destinées aux compagnons sans abri. La dignité d’un vieil homme fragile. Et la Shoah. Photographiés en noir et blanc, les regards des déportés juifs sont captés par Cyril Bitton, où l’on ressent l’émotion authentique venue d’une expérience personnelle.

Les sujets sont aussi différents que sont les photographes et leurs intérêts: les hommes au cœur du conflit au Moyen Orient (Olivier Coret), un reportage au Népal sur le thé (Frédéric Reglain), le sport (Bernard Bakalian), l’actualité et la politique françaises (Laurent Hazgui, Frédéric Klemczynski, David Ademas), les portraits (Hervé Boutet) le patrimoine architectural en France (Antoine Dumont, Michel le Moine) et le Far Ouest américain (Olivier Thomas).

DivergenceAlbumCouv

En parcourant cet album, qui contient tout le savoir faire, l’engagement et la créativité des photographes professionnels de Divergence Images, je suis particulièrement touchée par les images de Marseille de Robert Terzian. Terzian y habite et suit l’actualité de sa ville. Ses images de Marseille, une ville à la réputation souvent mauvaise et qui souffre d’une représentation visuelle standardisée, sont d’une beauté lumineuse, aérienne. Sur la page 36 de l’album, sa photographie de la cathédrale de la Major et du fort Saint-Jean surgissant de la brume, a un air de Taj Mahal. Un ciel noir au-dessus d’un méthanier évoque le Nord, et le fort Saint-Nicolas baignant dans une lumière doré, l’Italie. Terzian appelle ses photographies de Marseille « Des paysages du bout des mondes » et raconte qu’il photographie Marseille depuis dix ans, en respectant le Temps et la lumière naturelle. La photographie, on l’oublie souvent, est une représentation du visible, de la lumière, un mot composé de deux mots d’origine grecque : φάος / φῶς (phas, phỗs) = lumière et γράφειν (graphein) = graver, écrire, dessiner. À quel point les photographies peuvent se substituer à la complexité du monde et devenir elles-mêmes ce monde, Robert Terzian en a fait l’âpre expérience:

Mes images ont souvent été sélectionnées pour des projets de livres ou de communication sur Marseille. Mais à chaque fois, au dernier moment, la sentence tombe: belles images mais trop tristes, trop peu vendeuses pour la ville.

Ce qui est souvent demandé, ce sont des images d’une image, c’est le « bleu sardine » de Marseille, le Bleu uniforme, la lumière « vulgaire » du Sud. Ce sont des clichés qui procurent le réconfort du déjà-vu et de la re-connaissance. L’immense mérite du petit album Divergence 2004-2014 est de nous proposer d’autres images, nous faire voir un monde plus riche, plus divergent, des photographies qui s’écartent d’une vision standard. Au constat mélancolique de Robert Terzian,

Comme si sortir du vulgaire pour aller vers la « poésie de la lumière » restait impossible à des cœurs aveugles,

j’ai envie de répondre ceci. Ce que décrit le photographe par rapport à ses photos de Marseille, je l’ai vécu de milliers de fois, comme tous les iconographes je suppose, et je les connais bien, ces « cœurs aveugles ». Mais nous, nous avons la passion, l’amour du Beau, la sensibilité pour la lumière et les belles images; pour nous, il est impossible de s’arrêter. Ne nous arrêtons pas, ne laissons pas nos cœurs sans lumière, sans vie. Continuons.

Publicités

Comment un journal peut-il encore avoir un service photo?

C’est bien connu dans la presse : les iconographes et les photographes ne servent à rien – pire, ils sont nuisibles. Ils ont des exigences absurdes de qualité d’image, ils prennent trop de temps pour chercher LA photo pour les iconographes, pour vouloir prendre LA photo pour les photographes. Ils gênent la cadence de production des titres de presse par leurs réflexions « bac+15 ». En plus, les iconographes travaillent avec des agences photo hors de prix, elles (oui, elles, car la quasi-totalité du métier sont des femmes) défendent les photographes qui eux, demandent des tarifs indécents pour leurs prises de vue, lesquelles – bien entendu – n’importe qui pourra faire.

Jardin des Tuileries, Paris, chantier

Jardin des Tuileries, Paris, clôture de chantier. Photo prise avec un iPhone, publiée sur Instagram. © A.B.

On les remplace depuis par des substituts, sans doute plus compétents – non, (on s’en fiche de la compétence) plus rapides : les maquettistes, les DA, et maintenant, les rédacteurs. Mais oui, pourquoi s’embêter avec des pinailleuses historiennes d’art et autre universitaires pénibles et artistes ratés râleurs, si on peut travailler directement avec les agences photo, en leur imposant des tarifs minables pour une multitude de titres, produits dérivés, hors séries et autre produits de masse ? Et les secrétaires de rédaction, dont on ne peut pas encore se passer hélas – en attendant le content marketing et les robots créateurs d’articles  – qu’il cherchent des images gratuites, il y en a partout voyons, et en plus, si besoin, qu’ils prennent des photos.

Le licenciement de l’ensemble du service photo de 20 Minutes est la suite logique de cette évolution.

« La direction a décidé qu’il n’y aurait plus de service photo à 20 Minutes. Elle souhaite s’appuyer sur les agences, la polyvalence des rédacteurs qui feront les photos et les vidéos et Scoopshot (une application qui permet d’utiliser les photos des particuliers contre rémunération, ndlr), a déclaré à l’AFP une source interne. »

« Le pdg, qui est arrivé il y a moins d’un an, a toujours dit qu’il ne comprenait pas comment un journal pouvait encore avoir un service photo », a ajouté cette source. »

Les citations proviennent de l’article publié sur le site challenges.fr, mis à jour le 13 décembre 2013.

Une Libération sans images

doubleLiberation14_11_2013

© Libération

Voici un journal sans images aucunes : un monde sans couleur, sans rythme et sans visuel, qui fait pourtant parti de la perception humaine et donne à un titre de presse son identité. Le journal Libération du 14 novembre 2013 devient un Libération sans images. Il y a longtemps que les métiers de l’image – photographes, iconographes, rédacteurs photo, agences – alertent sur la dégradation des conditions de leur travail. Coupes budgétaires régulières, utilisation de photos gratuites – comme ces jolies photos de vacances et  autres photomaton qui fleurissent sur les pages – disparition des reportages et des commandes photo, transfert des compétences des services photo vers la maquette ou les rédacteurs, éditeurs et secrétaires de rédaction, la liste est très longue. Il était donc temps de pousser cette logique perverse à son paroxysme et suivre son développement logique : la disparition de l’image et des métiers de l’image dans la presse. Aujourd’hui, Libération a eu le courage de le faire. Le journal place ainsi les métiers de l’image dans la longe liste des savoir-faire qui meurent dans une indifférence générale. La récente annonce de la fermeture du fabricant de pianos Pleyel et le malaise des métiers d’art sont d’autant d’alertes dans un pays ou la réforme, le dialogue et l’audace sont des mots qui font peur. Mais la peur n’a encore jamais résolu de problème, au contraire; elle renferme, rend avare et méfiant. Tant que l’avidité sans créativité et sans vision règnera en maîtresse, tant que la lâcheté et la soumission priment, tant que l’indécision et la peur bloquent tout, on aura bientôt d’autres journaux sans images – ou tout simplement plus de journaux. Nous aurons alors un monde coupé en deux : sur le papier, le texte sans images, et sur le net, des images sans texte. Bienvenu dans un monde incompréhensible.

Alain Genestar et la société d’aujourd’hui

 » Quand la société n’est plus pensée, quand les valeurs humaines et morales ne sont plus brandies en étendard, quand elles sont foulées au pied par ceux-là mêmes qui devraient les incarner, quand le pouvoir est globalement défaillant, quand les présidents, dont l’actuel, ne renvoient pas d’eux-mêmes une image valorisante, courageuse, quand un doute s’installe dans leur capacité à nous représenter, à décider, à présider, alors un besoin d’ordre se fait sentir, avec, comme premières victimes, les faibles, les pauvres, d’autant plus accablés, traqués, que leur nombre ne cesse de croître. »

Alain Genestar, dans POLKA magazine no. 24, novembre 2013 – janvier 2014, p. 69.

 

Le journalisme prêt pour une « révolution copernicienne » ?

Nicolas Copernic. Portrait, vers 1580. Hôtel de ville de Toruń, Pologne

Nicolas Copernic. Portrait, vers 1580. Hôtel de ville de Toruń, Pologne

Le jeudi 10 janvier sortait le numéro 21 de la Revue XXI, qui contient un « Manifeste » pour le journalisme. Dans un contexte de plus en plus complexe, c’est d’abord une analyse bien structurée de l’état dans lequel se trouve la presse depuis quelques années. Pour trouver des solutions, le manifeste préconise aux journalistes rien de moins qu’une « révolution copernicienne ».

Qu’a fait Nicolas Copernic, cet homme d’église mort en 1543, qui a donné son nom à cette révolution ? Il a changé son point de vue. Copernic, en contemplant le système céleste, a décidé d’inverser sa perspective. Ce n’est plus la planète terre, mais le soleil qui sera au centre du système désormais solaire et non plus terrestre. Copernic montre également que la terre tourne autour d’elle-même sur un axe incliné, ce qui donne l’illusion des levers et couchers du soleil. On imagine la surprise de ses contemporains qui se croyaient le centre du monde, et qui tout d’un coup deviennent périphériques. Je pense qu’une certaine humilité, mais surtout du courage et de la curiosité est effectivement de mise pour admettre un changement aussi radical.

Au cours de l’émission radio sur France Info, qui présentait la revue XXI début janvier, Patrick de Saint-Exupéry parlait de Marcel Proust comme exemple d’une certaine exigence. C’est donc la technique au service de l’écriture et non pas l’inverse qui doit être exigé : « Nous pensons que la presse, cédant aux promesses du « bluff technologique » avec ses taux de croissance exponentiels et sa cité de verre universelle, est entrée dans un cycle de décisions absurdes ». Cette exigence fait revenir au centre du travail des journalistes la seule personne qui doit compter et surtout la seule qui le fait vivre : le lecteur. « N’importe quoi », disent les publicitaires, « ce sont nous qui apportent l’argent. » Justement, c’est bien un des problèmes évoqués par le Manifeste :

« À viser des « cibles » pour satisfaire aux exigences de la publicité, à accepter de se façonner ainsi, les titres perdent leur âme. Le petit frisson de surprise et d’étonnement, qui fait la valeur d’un titre pour son lecteur, disparaît au profit de rubriques attendues et répétitives. Le public devient objet et non plus sujet. » Manifeste XXI, p.14.

L’effacement des frontières entre presse et communication produit des bâtards comme le publi-reportage et le « contentising » (des contenus pour vendre). Comment trouver un modèle plus honnête, plus authentique ? La véritable question est – il me semble – la suivante : la presse d’aujourd’hui est-elle utile, désirable et nécessaire ? Si elle l’est, ces critères peuvent-elles être un modèle économique ? C’est en tout cas la proposition du Manifeste :

« Être utile, désirable et nécessaire, voilà le seul modèle économique qui vaille. (…) Mais s’affranchir de la publicité, c’est se retrouver à la main du lecteur, c’est se confronter au réel, avec ses surprises. (…) Tisser des liens réciproques prend du temps, mais retrouver cette confiance jour après jour est l’un des plus grands bonheurs de ce métier. » Manifeste XXI, p. 16.

À lire également : La collision du journalisme et du numérique.

Presse écrite – quel iceberg nous a heurté ?

© D.R.

© D.R.

Qu’arrive-t-il à la presse écrite ?

Voici la suite de la réflexion sur l’état de la presse française.  Dernier article paru : « Qu’arrive-t-il à la presse écrite? » par E. Anizon, R. Sénéjoux, O. Tesquet, Télérama no. 3287 du 9 janvier 2013. Le début de l’article nous accueille par des habituelles images d’une catastrophe venue d’extérieur. On parle du Titanic et de journaux « emportés par la déferlante« . Quel iceberg nous a donc heurté, nous les journalistes de la presse écrite voguant tranquillement sur notre Titanic ?

Par ordre alphabéthique, l’article nous apprend qu’il faut (lettre B) « faire du buzz, même du mauvais buzz », dixit Christophe Barbier de l’Express, mais aussi qu’il ne suffit pas de publier sur la chic tablette à la pomme pour survivre (lettre D : exemple du journal numérique Daily News aux États-Unis). La lettre F nous parle des femmes et en dit long sur la situation de la soi-disant égalité des chances et des sexes : « Bref, le métier est en crise et ne paie plus, alors les hommes fuient et les femmes affluent. »

La lettre H nous offre la joie de retrouver encore un business man à la tête d’un groupe de presse, le feu groupe Hersant : Welcome, Mister Tapie. Sous la lettre  J comme journalisme, c’est l’angoisse existentielle qui pointe. À quoi servons nous encore, nous les journalistes, si tout le monde peut écrire sur tout et lire tout, sans payer ?

Ah, enfin une bonne nouvelle : le site Médiapart, payant, affiche des bénéfices. Puis sous la lettre P, est mentionné le livre de Jean Stern (voir mon article « La presse française-l’apocalypse ? ») et les journaux sous-financés et sous-capitalisés des grands patrons de presse. Mais c’est à la fin de notre alphabet apocalyptique que l’on touche peut-être au coeur d’un des problèmes des journalistes. « R comme reportage : exercice journalistique de plus en plus délaissé. Dans les rédactions web (et pas seulement, hélas !), il est rare qu’un journaliste puisse se de-scotcher de son écran. Et dans les rédactions papier, il est de plus en plus difficile de les faire financer. » Cela me rappelle Jean Stern : pas d’argent, pas de reportages. Mais encore une fois, c’est trop facile de pointer l’iceberg du manque d’argent. Pourquoi il n’y a plus de reportages ? Est-ce uniquement une question monétaire ? La lettre V nous l’affirme : « V comme voyage de presse. Reportage du pauvre. » Sans doute nous nous avons fait avoir par cette solution facile et gratuite de « reportage-voyage ». Comment convaincre son patron de nous payer un reportage quand il ne voit pas (ou plus) la différence entre un article écrit suite à un voyage de presse et un article écrit suite à des investigations indépendantes ? Le publi-reportage, voilà ce que sont aujourd’hui la plupart de nos soi-disant reportages. On sert la soupe à la ville de X, à Mme Y, au pays Z etc. Bienvenu dans un monde de partenariat, la sacro-sainte bouée de sauvetage d’un journalisme qui n’en est plus un.

Voilà le véritable iceberg : la partie la plus importante est sous l’eau, elle est invisible. C’est nous, les journalistes. Commençons à nous mettre un peu en question. Peut-être nous nous avons trop reposé dans notre petit monde douillet de la presse écrite ? « On a toujours fait comme ça, pourquoi changer ? » – « Ça fait trente ans que je travaille comme journaliste, ce n’est pas maintenant que je vais me mettre en cause. » – « On n’attend pas la réponse, on avance, on avance. » – « Moi, je suis rédacteur en chef, toi, écrase. » Dans un environnement de ce type, pensez-vous vraiment que nous sommes prêts à affronter les bouleversements actuelles ? Ne pensez-vous pas que sans plus d’exigence et plus d’originalité, deux des préconisations des auteurs de Télérama d’ailleurs, nous allons sombrer, et pas seulement parce qu’ un iceberg nommé numérique nous a heurté, mais surtout parce que nous avons continué à faire comme si de rien était ?