revue XXI

Le journalisme prêt pour une « révolution copernicienne » ?

Nicolas Copernic. Portrait, vers 1580. Hôtel de ville de Toruń, Pologne

Nicolas Copernic. Portrait, vers 1580. Hôtel de ville de Toruń, Pologne

Le jeudi 10 janvier sortait le numéro 21 de la Revue XXI, qui contient un « Manifeste » pour le journalisme. Dans un contexte de plus en plus complexe, c’est d’abord une analyse bien structurée de l’état dans lequel se trouve la presse depuis quelques années. Pour trouver des solutions, le manifeste préconise aux journalistes rien de moins qu’une « révolution copernicienne ».

Qu’a fait Nicolas Copernic, cet homme d’église mort en 1543, qui a donné son nom à cette révolution ? Il a changé son point de vue. Copernic, en contemplant le système céleste, a décidé d’inverser sa perspective. Ce n’est plus la planète terre, mais le soleil qui sera au centre du système désormais solaire et non plus terrestre. Copernic montre également que la terre tourne autour d’elle-même sur un axe incliné, ce qui donne l’illusion des levers et couchers du soleil. On imagine la surprise de ses contemporains qui se croyaient le centre du monde, et qui tout d’un coup deviennent périphériques. Je pense qu’une certaine humilité, mais surtout du courage et de la curiosité est effectivement de mise pour admettre un changement aussi radical.

Au cours de l’émission radio sur France Info, qui présentait la revue XXI début janvier, Patrick de Saint-Exupéry parlait de Marcel Proust comme exemple d’une certaine exigence. C’est donc la technique au service de l’écriture et non pas l’inverse qui doit être exigé : « Nous pensons que la presse, cédant aux promesses du « bluff technologique » avec ses taux de croissance exponentiels et sa cité de verre universelle, est entrée dans un cycle de décisions absurdes ». Cette exigence fait revenir au centre du travail des journalistes la seule personne qui doit compter et surtout la seule qui le fait vivre : le lecteur. « N’importe quoi », disent les publicitaires, « ce sont nous qui apportent l’argent. » Justement, c’est bien un des problèmes évoqués par le Manifeste :

« À viser des « cibles » pour satisfaire aux exigences de la publicité, à accepter de se façonner ainsi, les titres perdent leur âme. Le petit frisson de surprise et d’étonnement, qui fait la valeur d’un titre pour son lecteur, disparaît au profit de rubriques attendues et répétitives. Le public devient objet et non plus sujet. » Manifeste XXI, p.14.

L’effacement des frontières entre presse et communication produit des bâtards comme le publi-reportage et le « contentising » (des contenus pour vendre). Comment trouver un modèle plus honnête, plus authentique ? La véritable question est – il me semble – la suivante : la presse d’aujourd’hui est-elle utile, désirable et nécessaire ? Si elle l’est, ces critères peuvent-elles être un modèle économique ? C’est en tout cas la proposition du Manifeste :

« Être utile, désirable et nécessaire, voilà le seul modèle économique qui vaille. (…) Mais s’affranchir de la publicité, c’est se retrouver à la main du lecteur, c’est se confronter au réel, avec ses surprises. (…) Tisser des liens réciproques prend du temps, mais retrouver cette confiance jour après jour est l’un des plus grands bonheurs de ce métier. » Manifeste XXI, p. 16.

À lire également : La collision du journalisme et du numérique.

Presse écrite – quel iceberg nous a heurté ?

© D.R.

© D.R.

Qu’arrive-t-il à la presse écrite ?

Voici la suite de la réflexion sur l’état de la presse française.  Dernier article paru : « Qu’arrive-t-il à la presse écrite? » par E. Anizon, R. Sénéjoux, O. Tesquet, Télérama no. 3287 du 9 janvier 2013. Le début de l’article nous accueille par des habituelles images d’une catastrophe venue d’extérieur. On parle du Titanic et de journaux « emportés par la déferlante« . Quel iceberg nous a donc heurté, nous les journalistes de la presse écrite voguant tranquillement sur notre Titanic ?

Par ordre alphabéthique, l’article nous apprend qu’il faut (lettre B) « faire du buzz, même du mauvais buzz », dixit Christophe Barbier de l’Express, mais aussi qu’il ne suffit pas de publier sur la chic tablette à la pomme pour survivre (lettre D : exemple du journal numérique Daily News aux États-Unis). La lettre F nous parle des femmes et en dit long sur la situation de la soi-disant égalité des chances et des sexes : « Bref, le métier est en crise et ne paie plus, alors les hommes fuient et les femmes affluent. »

La lettre H nous offre la joie de retrouver encore un business man à la tête d’un groupe de presse, le feu groupe Hersant : Welcome, Mister Tapie. Sous la lettre  J comme journalisme, c’est l’angoisse existentielle qui pointe. À quoi servons nous encore, nous les journalistes, si tout le monde peut écrire sur tout et lire tout, sans payer ?

Ah, enfin une bonne nouvelle : le site Médiapart, payant, affiche des bénéfices. Puis sous la lettre P, est mentionné le livre de Jean Stern (voir mon article « La presse française-l’apocalypse ? ») et les journaux sous-financés et sous-capitalisés des grands patrons de presse. Mais c’est à la fin de notre alphabet apocalyptique que l’on touche peut-être au coeur d’un des problèmes des journalistes. « R comme reportage : exercice journalistique de plus en plus délaissé. Dans les rédactions web (et pas seulement, hélas !), il est rare qu’un journaliste puisse se de-scotcher de son écran. Et dans les rédactions papier, il est de plus en plus difficile de les faire financer. » Cela me rappelle Jean Stern : pas d’argent, pas de reportages. Mais encore une fois, c’est trop facile de pointer l’iceberg du manque d’argent. Pourquoi il n’y a plus de reportages ? Est-ce uniquement une question monétaire ? La lettre V nous l’affirme : « V comme voyage de presse. Reportage du pauvre. » Sans doute nous nous avons fait avoir par cette solution facile et gratuite de « reportage-voyage ». Comment convaincre son patron de nous payer un reportage quand il ne voit pas (ou plus) la différence entre un article écrit suite à un voyage de presse et un article écrit suite à des investigations indépendantes ? Le publi-reportage, voilà ce que sont aujourd’hui la plupart de nos soi-disant reportages. On sert la soupe à la ville de X, à Mme Y, au pays Z etc. Bienvenu dans un monde de partenariat, la sacro-sainte bouée de sauvetage d’un journalisme qui n’en est plus un.

Voilà le véritable iceberg : la partie la plus importante est sous l’eau, elle est invisible. C’est nous, les journalistes. Commençons à nous mettre un peu en question. Peut-être nous nous avons trop reposé dans notre petit monde douillet de la presse écrite ? « On a toujours fait comme ça, pourquoi changer ? » – « Ça fait trente ans que je travaille comme journaliste, ce n’est pas maintenant que je vais me mettre en cause. » – « On n’attend pas la réponse, on avance, on avance. » – « Moi, je suis rédacteur en chef, toi, écrase. » Dans un environnement de ce type, pensez-vous vraiment que nous sommes prêts à affronter les bouleversements actuelles ? Ne pensez-vous pas que sans plus d’exigence et plus d’originalité, deux des préconisations des auteurs de Télérama d’ailleurs, nous allons sombrer, et pas seulement parce qu’ un iceberg nommé numérique nous a heurté, mais surtout parce que nous avons continué à faire comme si de rien était ?