traité de l’Elysée

De l’Allemagne. L’art allemand entre 1800 et 1939 (Louvre, 2013)

À l’occasion du cinquantième anniversaire du traité de l’Élysée, le musée du Louvre organisait au printemps 2013 l’exposition « Über Deutschland », ou L’art allemand entre 1800 et 1939. Les visiteurs munis de culture germanique s’attendait à être accueillis par Madame de Staël, l’auteur du livre qui a donné le titre de l’exposition, par Caspar David Friedrich et surtout par Wilhelm Tischbein et son portrait du plus célèbre des poètes allemands.

W. Tischbein, Goethe dans la campagne romaine, 1787. © U. Edelmann/Musée Städell/Artothek

W. Tischbein, Goethe dans la campagne romaine, 1787 © U. Edelmann/Musée Städel/Artothek

Dès l’entrée, Johann Wolfgang von Goethe était présent, habillé en chapeau sombre et manteau de voyage, élégamment appuyé sur des vestiges antiques. Le panneau d’introduction de l’exposition reprenait cette pose symbolique en affirmant que l’Allemagne « est un pays dont l’identité s’appuie sur la culture » (Deutschland ist ein Land, das seine Identität auf die Kultur stützt). Cette Kultur allemande est compris dans un sens national, née au 19e siècle, et elle prend fin en 1939, l’année du début de la Seconde Guerre mondiale. Ce sont deux dates politiques et non pas artistiques qui délimitent l’art allemand: le ton était donné.

En conséquence, l’exposition s’organisait en trois grands thèmes : la Grèce et son antinomie entre Apollon et Dionysos, la Nature et le sujet du Ecce homo.

La première partie consacrée à la Grèce mettait en lumière le syncrétisme de l’art allemand du début du 19e siècle, où christianisme et antiquité ne devaient former qu’une seule image harmonieuse. Représenté par le tableau « Apollon parmi les bergers » de Gottlieb Schick (1776-1812), la composition de la peinture évoque ainsi celle du Christ parmi ses disciples.

Gottlieb Schick, Apollon parmi les bergers, 1806/08, huile sur toile. © Staatsgalerie Stuttgart

Gottlieb Schick, Apollon parmi les bergers, 1806/08, huile sur toile.
© Staatsgalerie Stuttgart

Quelques détails du tableau de Schick troublent pourtant cette harmonie apollinienne apparente. En haut à droite, une jeune femme avec un nourrisson ressemble à la Vierge à l’enfant de Raphaël. Mais tout près d’elle, trois satyres font des grimaces: ce sont des éléments intrusifs venus du monde inquiétant du dieu Dionysos, qui s’introduisent sournoisement dans l’harmonie ambiante.

Sans surprise suivaient des salles consacrées aux contes et récits, des Sagen und Märchen allemands, peuplées d’amants suicidaires, de jeunes femmes aux destin tragiques et de personnages sombres. On y rencontrait le « Saut du rocher » de Julius Schnorr von Carolsfeld (1794-1872), la fascinante « Chevauchée Falkenstein » du peintre autrichien Moritz von Schwind (1804-1871), ou encore le château Scharfenberg au clair de lune du peintre romantique Oehme (1797-1855):

E. F. Oehme, Le château Scharfenberg la nuit.  Alte Nationalgalerie Berlin/Google Art Project

E. F. Oehme, Le château Scharfenberg la nuit, 1827 © Alte Nationalgalerie, Berlin

La deuxième partie de l’exposition était consacré à la Nature, omniprésente dans l’art allemand du 19e siècle et notamment dans les peintures de Caspar David Friedrich, dont les œuvres occupaient une grande partie de l’espace dédié. La transcendance de ses peintures et l’émotion qu’ils dégagent incarnent à elles seules la fameuse « âme allemande » et son côté contemplative et mélancolique.

Mais l’humour aussi existe. Arnold Böcklin, un peintre né en Suisse, était présent avec son « Jeux des Néréides » (1886), où, dans une ambiance survoltée, une Néréide virevolte au dessus d’un rocher, pendant qu’à droite du tableau flotte la tête à long nez d’un être bizarre qui lorgne suspicieusement vers tant de joie. À gauche, un bébé à queue de poisson glisse, terrorisé, vers l’abîme aqueux.

Arnold Böcklin, Jeux des Néréides, 1886. © Martin Bühler/Kunstmuseum Bâle

Arnold Böcklin, Jeux des Néréides, 1886. © Martin Bühler/Kunstmuseum Bâle

Carl Spitzweg, le peintre du 19e siècle qui incarne le Biedermeier, un courant artistique et littéraire allemand qui marque le repli sur soi et le refus de la modernité incarnée par l’industrie, manquait. Les commissaires de l’exposition, l’ont-ils jugé cet artiste trop petit-bourgeois ou trop allemand pour le public français? Pourtant, ses tableaux sont ancrés dans la culture visuelle allemande, comme « Le pauvre poète » ou « Le rat de bibliothèque ».

Dans l’ultime partie de l’exposition, « Ecce Homo« , régnait une ambiance froide et sombre. Emplie de dessins à la mine de plomb, à l’encre noir et par des gravures, les artistes Otto Dix, Käthe Kollwitz et George Grosz faisaient resurgir les horreurs de la Première Guerre Mondiale et leurs avatars, les pervers, les militaires, les filles de joie, le sang, la douleur et la misère.

Au centre de la dernière salle, deux films tournés en noir et blanc se faisaient face : « Olympia ou « Les Dieux du stade » de Leni Riefenstahl (1936) et « Les hommes le dimanche » (Menschen am Sonntag) de Kurt Siodmak (1930). La sophistication esthétique des corps parfaits de Riefenstahl s’affrontait à l’humanité et l’authenticité des personnages du scénario de Billy Wilder. Ces deux témoignages apparaissaient comme les parties d’un diptyque allemand fait d’opposés inconciliables.

Le dernier tableau de l’exposition, peint par Max Beckmann en 1938 et intitulé « l’Enfer des oiseaux  » (Hölle der Vögel), marquait une fin désespérante et violente de cette manifestation de l’art allemand, même si au premier plan de la peinture, une bougie brille encore. La partie « Ecce Homo » paraissait partiale. On trouvait des artistes contestataires, mais où étaient les œuvres colorées d’un Emil Nolde, les peintures lisses d’un Werner Peiner ou celles, d’un kitsch proche de l’insupportable, d’un Adolf Ziegler? Le choix des œuvres exposées induisait une vision historiquement déformée de cette époque artistique complexe. Mais le véritable problème est d’avoir – encore une fois – présenté l’Allemagne d’une manière rétrograde et stéréotypé.

L’Allemagne en tant qu’entité géopolitique est né au 19e siècle. L’espoir d’une unité allemande sous une république démocratique, porté par les révolutions des années 1830 et 1848, s’évanouit en 1871, avec en effet la naissance de l’unité géographique, mais sous l’hégémonie de la Prusse.

L’exposition du Louvre proposait une perspective « vieille France » de la peinture allemande entre 1800 et 1939. Étonnement, Johannes Grave, un de ses commissaires, est allemand. Ce choix douteux est relaté par Christian Joschke, maître de conférences en histoire de l’art, dans un article du Monde, qui souligne que « les organisateurs condamnaient cette exposition à s’inscrire dans un mouvement d’attraction-répulsion où se rejoue implicitement le débat idéologique qui avait opposé, à la veille de la première guerre mondiale, la civilisation française à la Kultur allemande. »

L’Allemagne n’est pas binaire, elle n’est pas romantisme naïve et violence nazie. Dommage qu’on ait pas osé aborder les sujets qui fâchent et utiliser l’occasion des cinquante ans des relations franco-allemandes pour remédier aux stéréotypes. Le regard de Michel Crépu dans un article publié en Allemand sur le site Die Zeit, en réponse à la polémique en Allemagne, est un contre-exemple salutaire.

Mise à jour en mai 2015.

La Bratwurst et le Ketchup

© cyclonebill/CC BY-SA 2.0

© cyclonebill/CC BY-SA 2.0

Le couple France – Allemagne, crise ou pas crise ?

Telle était la question posée lors de la conférence « Les 50 ans du Traité de l’Élysée – et après …? » qui a eu lieu à l’institut Goethe à Paris le 12 février dernier. Ce n’était donc pas seulement un résumée de l’histoire commune entre les deux pays, mais un questionnement sur l’avenir de cette relation dite privilégiée.

« Sprechen Sie Deutsch ? »  –   « Euh, pardon ? »

Les jeunes Allemands peuvent-ils communiquer avec les jeunes Français, et vice versa ? Ils peuvent, mais je ne parlera pas de ceux qui le feront  – en Anglais. Après 50 ans d’efforts, une meilleur connaissance de l’autre devrait être possible. Encore faut-il qu’on puisse se parler dans la langue de l’autre. Michael Ohnmacht, secrétaire général adjoint pour la coopération franco-allemande, qui a tiré un bilan plutôt positif, a communiqué deux chiffres plutôt surprenants. L’apprentissage de l’Allemand en France est de 16%, en Allemagne ce chiffre atteint 25%. Déjà, un Quart ne me paraît pas un chiffre extraordinaire, mais les 16% en France m’ont vraiment surpris. Je savais que beaucoup de parents en France ne choisissent pas l’Allemand par affinité, mais pour assurer que leur enfant se retrouve dans la meilleure classe. L’Allemand étant réputé difficile, ce choix permet de se débarrasser de tous ceux qui ne sont pas à la hauteur. Déjà, c’est mal parti. Une personne dans l’audience nous explique une autre bonne raison d’apprendre l’Allemand. La langue germanique, nous dit-il, est pour certains parents assimilé aux Mathématiques, et les Maths sont la voie royale du succès en France. De ces malheureux 16% de jeunes Français et Françaises, une bonne partie choisit donc l’Allemand pour de raisons autres que linguistiques. Je ne parlerai pas de la qualité d’enseignement de l’Allemand en France, c’est un autre sujet, très sensible en plus.

Les « alte Säcke » et les « djeunes »

Se parler entre Allemands et Français semble difficile, puisque à l’école on apprend l’Allemand pour améliorer ses compétences en calcul mental et non pas pour se délecter de la beauté poétique de la langue. S’ajoute aux difficultés évoqués la démographie des deux pays, qui a connu un changement radical depuis ces derniers 50 ans, et qui a produit un effet vieux schnocks (« alte Säcke » en allemand)  et jeunes. La journaliste Jacqueline Hénard, qui a écrit plusieurs livres au sujet de l’Allemagne et récemment « L’Allemagne: un modèle, mais pour qui?« , pointe le vieillissement de la population allemande. Entre 2000 et 2011, le nombre de jeunes de moins de 15 ans a diminué de 2 millions. Or, en France, il a augmenté de 600 000. Notre affaire se gâte considérablement. Déjà, on se parle difficilement, mais en plus, on n’a plus personne à qui parler !

La relation franco-allemande, choisie ou subie ?

Mais tout ne peut pas être si sombre, il faut chercher plus loin. Laissons de côte les jeunes, les vieux et tout ceux qui se parlent en Anglais – il reste quoi? Mais l’Europe ! Le parlement européen, le marché européen de l’énergie, les joint-venture des entreprises européennes, la RATP qui régit le transport public berlinois et londonien, bref, une entité qui dépasse le couple franco-allemand. C’est ce qu’évoque Wolfram Vogel, directeur des affaires publiques d’Epex Spot, la bourse de l’échange énergétique européenne. Selon Vogel, il faut dépasser la relation à deux pour embrasser l’Europe dans sa totalité. L’énergie n’a pas de nationalité, et la transition énergétique est européenne et non pas franco-allemande. Peut-être n’est-ce plus question d’une relation choisie ou subie, évoqué par Catherine Trautmann, députée européenne, mais d’une réorientation vers autre chose que ce fameux couple franco-allemand ?

La « Bratwurst » et le Ketchup

Et au niveau des entreprises, comment ça se passe entre Gaulois et Germains ? Jacques Pateau, directeur de Pateau Consultants, nous a raconté l’explication d’un collègue allemand à qui on avait demandé de décrire la manière française de fonctionner. « Les Français », disait-il, « c’est comme du Ketchup. On secoue le flacon, on le re-secoue, mais rien ne sort. Puis on secoue encore, et tout d’en coup – blop ! – la moitié du contenu s’écrase sur l’assiette. » L’effet Révolution Française, en quelque sorte. Et les Allemands ? Ils prennent leur temps pour préparer leur barbecue, car la « Bratwurst » (la saucisse à griller) n’est pas un steak tartare. Le « deutsche Michel » et Marianne, un couple d’intérêt et un mariage de raison dans un lit étroit ? Il semblerait que c’est bien cela la réalité, malgré les belles déclarations de part et d’autre.

L’Allemagne – cette inconnue dont on s’en fout

© fdecomite/CC BY 2.0

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2013 est l’année du Cinquantenaire du traité de l’Élysée, et aussi celle des trente ans du prix franco-allemand du journalisme. On ne peut pas dire que nous sommes inondés d’articles et d’analyses sur cette amitié franco-allemande qu’on sort de temps en temps pour se faire pardonner de ne pas chercher plus loin. Personne ne peut nier que beaucoup de choses se sont améliorées depuis la fin de la Deuxième Guerre, mais justement – c’est bien elle qui sert encore et toujours de référence. À l’occasion de la commémoration du traité de l’Élysée début janvier, la chaîne France 2  a eu la bonne idée l’illustrer l’amitié franco-allemande avec un reportage sur … Oradour-sur-Glane. Suite à quelques images de ce village martyr, monsieur le maire d’Oradour explique qu’il souhaite que des hauts représentants allemands viennent sur place pour demander pardon. Voilà où on est, presque 70 ans après l’annihilation monstrueuse du village d’Oradour. Je ne mets aucunement en cause les faits historiques, ni les souffrances des familles. Mais évoquer l’horreur et la douleur, et demander des excuses, surtout des excuses d’un acte que l’autre n’a pas commis, est-ce cela l’amitié? Doit-on s’excuser d’être né dans un pays plutôt que dans un autre ? S’excuser de faire partie d’une société et d’une Histoire qui a certes produit des assassins d’enfants et de femmes ? Comment une amitié peut-elle se construire si le passé n’est pas « passé » ? Si on ne lâche pas ce passé, on charge le présent du poids écrasant de la culpabilité. Si on ne laisse pas le passé devenir Histoire, il nous hantera.

Lors d’un récent sondage organisé par l’ambassade d’Allemagne, on a demandé aux Français quel sentiment ils avaient envers l’Allemagne. La réponse de la majorité des interrogés était : « du respect ». Les Allemands eux, ont répondu à la même question : « de la sympathie ». D’un côté, on remarque la distance, et de l’autre, un attachement émotionnel. Ce résultat anéantit quelques préjugés véhiculés depuis si longtemps, ceux qui veulent que les Allemands soient froids et distants et les Français bon-vivants et chaleureux.

Il nous reste beaucoup à faire dans cette relation France-Allemagne décidément compliquée – mais est-ce que nous en avons envie ? Combien de journalistes français connaissent bien l’Allemagne ? Qui connait des villes allemandes autres que Berlin la très branchée ? Combien savent placer sur une carte Hanovre, Erfurt ou Regensburg, Ratisbonne en Français ? Combien de journalistes parlent bien l’Allemand ? Qui lit la presse allemande autre que la presse économique ? Qui s’y rend en vacances ? Les clichés arrangent tout le monde : les Allemands partent en France pour visiter la tour Eiffel, boire du vin et passer des vacances au soleil, les Français achètent des VW, Audi et autres BMW et admirent la technologie allemande. En quoi consiste alors la fameuse amitié franco-allemande ? Il est temps de trouver des réponses valables, car à force de répéter des idées reçues, nous risquons de devenir un vieux couple qui se supporte mais ne s’aime plus.