visite

« Retours de Mer » au musée des Beaux-Arts de Dunkerque

Le Port de Dunkerque

Louis G.E. Isabey, Le Port de Dunkerque, 1831 © Coll. MBA, Dunkerque / Jacques Quecq d’Henriprêt

Il y a des expositions d’art réconfortantes. On se sent chez soi, auprès des tableaux et sculptures bien-aimés que l’on connaît et reconnaît, parfois depuis longtemps. De ces expositions-là, on en sort rassuré d’être si cultivé. On échange parfois de bons mots avec ses collègues journalistes, on rajoute par-ci par-là quelques commentaires pleines d’esprit – et on passe à autre chose.

Puis il y a des expériences d’art comme celle proposée par le Musée des Beaux-Arts de Dunkerque et son concepteur, Jean Attali. En arrivant au musée, je m’attendais à des flopées de peintures de naufrages, de vagues, de sculptures de Neptune et autre poissons, et je me retrouve dès le début du parcours devant une projection de film en noir et blanc. Ses images montrent le sabordage du Duguay-Trouin, un magnifique voilier français perdu aux Anglais en 1805. Ce navire historique, rendu à la France en 1949, fut coulé dans la Manche, faute de volonté et de moyens. C’est décidément une exposition inconfortable, ce Retours de mer. Plus loin encore, dans une salle carrée, sont présentées plusieurs photographies grand format, prises à la chambre, de Laura Henno, intitulées La Cinquième Île. Des immigrants des îles Comores errant sur l’île de la Réunion, juste après des peintures orientalistes exposées dans la salle précédente, mais quel rapport ? Le rapport, c’est la relation de l’homme à la mer, à sa présence – ce que montre ensuite la vidéo Missing Stories, un portrait sensible de jeunes immigrants naufragés sur les plages françaises, toujours de Laura Henno.

Extrait du film Missing Stories © Laura Henno

Extrait du film « Missing Stories » © Laura Henno

La vidéo me fait comprendre que Retours de mer est une expérience plus qu’une exposition, une expérience artistique qui veut ouvrir le regard, veut bousculer le visiteur, le forcer à être attentif, à se positionner et se poser des questions. J’arrive dans une vaste salle-couloir, où sur un long mur blanc, en enfilade, se présentent des objets d’Océanie. On n’y trouve pas de cartels les accompagnant, car ici, il ne s’agit plus de se poser des question, il s’agit seulement de regarder, de percevoir. Faute de lecture d’explications, le regard peut se promener librement, peut accrocher. Et surprise, les objets océaniens se dévoilent dans leur esthétique pure, leur couleur, leur texture; leur Être.

PIROGUE. Muséum de Rouen

Maquette de pirogue, bois et plumes. Nouvelle Zélande © Coll. Muséum de Rouen

Avec un regard rendu curieux et aguerri, on peut maintenant retourner aux peintures orientalistes, et notamment à la toile Le Port de Dunkerque, peint en 1831. Cette lumière blanche, d’où vient-elle? Et cette scène de souk, que fait-elle dans le port de Dunkerque? Sous le regard et le pinceau d’Eugène Isabey, Dunkerque la nordique prend des allures méditerranéennes, de pays d’Algérie, où le peintre avait séjourné avant son retour en France. Un retour de mer qui se reflète dans la peinture.

Malgré la diversité des objets et des supports – objets, tableaux, photographies, vidéos, sculptures, films, sons, musique – la cohérence de l’exposition du musée des Beaux-Arts de Dunkerque est manifeste. Elle réside dans un choix délibérément individuel, personnel même, de laisser les choses s’exprimer, de les rendre sensuelles, et de rendre compte de la diversité des expériences de la mer. Cette exposition-expérience est ainsi à la fois exigeante et accessible. Retours de mer peut être vu et revue; rien n’est statufié. Peut-être n’ai-je pas appris beaucoup de choses sur les arts océaniens, mais je les ai vécus. Et ça vaut bien une visite au musée.

Exposition Retours de mer, jusqu’au 31 janvier 2015. Musée des Beaux Arts, Place du Général-de-Gaulle, Dunkerque. Tous les jours, sauf le mardi, 10h-12h15 et 14h-18h.

Les Etrusques illuminent Paris

Composition d'antiques :

Félix Duban, Intérieur d’un tombeau étrusque, 1829 © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Enfin une exposition sur les Étrusques depuis bien des années à Paris, cette civilisation antique à l’art fascinante. Elle se déroule sous le haut patronage des présidents des Républiques française et italienne. Des musées préteurs très prestigieux, des objets extraordinaires –  la visite s’annonce inoubliable. Elle l’est, mais c’est la beauté des objets qui procurent ce plaisir, certainement pas l’exposition elle-même. « Étrusques. Un hymne à la vie« , qui a lieu au musée Maillol jusqu’au 9 février 2014, n’est malheureusement pas la première exposition organisée par ce musée qui me laisse perplexe quant au but qu’il cherche à atteindre. Je trouve un concept d’exposition qui me rappelle le 19e siècle, une assemblée de beaux objets sans contexte. Certes, il y a des panneaux explicatifs, mais les textes sont succincts. En revanche, les cartels eux, sont bourrés de mots savants. On y trouve par exemple des  « fibules a sanguisuga à étrier plat » – traduction pour le profane : une attache de vêtement en forme de sangsue, avec fourreau plat. Cette description archéologique n’a pas sa place dans une exposition grand publique, et elle aide en rien à comprendre la fonction de la pièce. Le visiteur doit se contenter d’admirer sans comprendre, dans une atmosphère feutrée qui règne d’ailleurs partout dans les salles : une admiration béate et religieuse devant la beauté des objets.

De plus, les cartels sont rangés en colonnes sur le mur, souvent sur un seul côté de la vitrine, et sans numéros. Il faut se débrouiller en jouant à la comparaison pour éventuellement trouver la légende qui va avec l’objet en question. Parfois, on trouve une description compréhensible (pour le visiteur avec une culture générale correcte tout du moins).

© The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais/image of the MMA

Ciste © The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais/image of the MMA

À côté d’un exponat en bronze nommé ciste – bien sûr, vous savez ce qu’est une ciste, et à quoi elle sert – apparaît le texte : « Le jugement de Pâris ». Il y a trois figures humaines sur le couvercle du coffre cylindrique, comme ci-dessus sur la ciste de Palestrina du Metropolitan Museum of Art. Mais on cherche en vain le lien entre ces deux hommes qui portent une femme sur leurs bras, et l’histoire de la mythologie grecque. La légende sur le cartel explique-t-elle peut-être la scène gravée sur l’extérieur de la ciste ? Possible, mais elle doit se trouver du côté mur, car on ne reconnait sur le devant qu’un char sur la gauche et des personnages barbus qui ne sont ni les trois déesses, ni Pâris.

Les objets étrusques sont présentés plutôt en ordre chronologique, tantôt par sites, tantôt par cultures, tantôt par thèmes (comme l’inévitable « femme étrusque »), mais tout flotte dans un ensemble oscillant entre les influences grecques, orientales et des reconstitutions du 19eme siècle. Les territoires économiques des Étrusques, Phéniciens et Grecs sont montrés sur une carte immense qui indique des villes et ports, mais non pas des marchandises échangées, et dans la salle attenante se trouvent que quelques amphores pour évoquer l’activité commerciale.

L’exposition propose au visiteur de mieux cerner la culture étrusque, en mettant en avant la vie quotidienne et non pas les tombes et les objets funéraires. Sauf qu’il n’y a pas de distinction entre les objets destinés à la vie et à la mort chez les Étrusques, une habitude qui existe également chez les Égyptiens (exception faite des objets proprement funéraires, comme les ouchebtis). Les morts habitent les tombes qui sont de véritables maisons, certains sont enterrés dans des urnes en forme de cabane. Les vivants tiennent des banquets en leur honneur, ils les nourrissent, et les ancêtres sont présents sur les fresques des tombeaux. La vie et la mort sont intimement liés, et l’au-delà est omniprésent.

C’est cette unité qui est le plus beau, et le titre de l’exposition en cela bien trouvé : cette « hymne à la vie » étrusque fait du bien dans une société européenne où la mort est oubliée, cachée et honteuse, ou les cimentières ne sont pas des lieux de vie, comme les sont les tombeaux des Étrusques.