L’Afrique romaine

État d’urgence : les vestiges romaines en Algérie

Les vestiges de l’antiquité romaine qui se trouvent sur le sol algérien sont oubliés, très souvent menacés et parfois même en train de disparaître. Je pense notamment à cette mosaïque aux mille fleurs du musée de Cherchell qui, dans un jardin à l’extérieur et sans aucune protection, a perdu son éclat, perd ses couleurs, puis deviendra grise comme le béton qui l’entoure. J’ai pu constater la beauté et l’importance de ces sites romains pendant mes voyages en Algérie romaine, et je travaille à rassembler toutes mes photographies sur mon site web photo sur l’Afrique romaine. Partout dans les anciennes provinces de l’Empire romain, les traces matérielles du passé antique sont précieuses. Dès qu’une lampe à huile pointe son nez dans un trou creusé par la pelleteuse, on arrête tout, on appelle les archéologues, on fouille, on photographie, on documente, et on conserve (à moins que l’entrepreneur ait préféré faire disparaître discrètement le malheureux bout d’objet qui va lui coûter beaucoup d’argent et retarder son chantier sine die – mais ça, on préfère ne pas le savoir). Normalement donc, la petite lampe sera sauvé. Imaginons maintenant un aqueduc romain encore debout, haut de plusieurs mètres et visible de loin. Une clôture va bien protéger ce témoin de l’histoire romaine ? Peut-être même trouvera-t-on un gardien, ou – soyons fous – un petit musée ? Au moins va-t-on lui éviter qu’il sert de dépotoire ou de matériau de construction ?

En Algérie, non. Beaucoup de monuments romains, parfois uniques dans leur genre, sont envahis par un urbanisme anarchique (le site de Lambèse près de Batna), menacés par l’invasion des déchets (l’aqueduc de Cherchell), ou alors totalement oubliés, perdus en plein champ (le site de Zana près de Batna). Beaucoup souffrent d’une indifférence qui semble générale, à l’image de ce tronçon d’aqueduc de l’antique Cesarea, autrefois puissante capitale de la province romaine Maurétanie césarienne. L’aqueduc est perdu dans une vallée près d’une route, sans panneau, au milieu de nulle part – non pardon, près d’une décharge sauvage.

Aqueduc près de Cherchell, Algérie. @ A.B.

Algérie. Aqueduc près de Cherchell (Caesarea) @ A.B.

J’ignore si des fouilles archéologiques sont menés quelque part en Algérie actuellement; en tout cas, je n’en ai pas vu. Quelques personnes enthousiastes et motivées luttent pour la survie de ce passé précieux, mais ils sont bien seules. Je pense notamment à des jeunes Algériennes guides des sites que nous avons visités, qui étaient aussi désespérées du manque d’intérêt, de moyens et de soutien que nous, les visiteurs européens. Combien de fois nous étions obligés de déplacer bouteilles en plastique, emballages divers et autres vestiges du 20e et 21e siècles pour pouvoir faire des photos de ce qui reste de la culture romaine en Afrique du Nord ! Mais comment faire quand, à quelques mètres seulement derrière un arc de triomphe, se dressent des immeubles immondes à moitié terminés, couverts d’antennes satellites pourris et de câbles électriques ? Les sites archéologiques en Algérie sont souvent très vastes, parfois peu, mal ou pas du tout gardés, et leurs employés ont déjà du mal a désherber les vestiges les plus importants de ces surfaces gigantesques.

Aujourd’hui en Algérie, on peut trouver des vestiges romaines de taille monumentale dans un petit village perdu en haut d’une colline. Leur existence est signalé dans quelques ouvrages archéologiques datant du 19e siècle. Depuis, ils ont visiblement disparu des radars historiques et archéologiques. C’est le cas de ces murs qui sont probablement ceux d’un complexe thermale romain, et qui avoisinent une maison en construction sur le site même de ces vestiges :

Thermes (?) romains. Grande Kabylie, Algérie. © A.B.

Algérie, Grand Kabylie. Thermes (?) romains © A.B.

Tout n’est pas catastrophique. Les sites classés patrimoine mondial de l’UNESCODjémila, Timgad et Tipasa –  sont globalement en bon état et bien entretenus. Les visiteurs – en grande majorité les Algériennes et Algériens – s’y promènent en couple ou en famille. Les ruines romaines font partie de leur vie. À Tipasa, elles abritent les jeunes couples amoureux qui savourent ce site magnifique et paisible. Et à Djémila, sur le forum dallé vieux de deux mille ans, les enfants jouaient au football dans une lumière printanière magique.

Mais malheureusement, il y a aussi les mosaïques qui blanchissent au soleil, les sculptures qui se dégradent chaque année, traces solitaires du passé qui auront disparues dans quelques années. Il y a des musées qui sont fermés depuis des années, et quand ils sont ouverts, il n’y a pas de catalogue, pas de cartes postales, pas de librairie, pas de plan, et les objets exposés sont sans légende. Et que dire de cette éternelle interdiction de photographier ! Mais il y a des femmes et hommes qui y travaillent, accueillants, souriants et heureux de vous parler de tous ces trésors qui s’y trouvent. Ce sont elles et eux qui apportent la vie dans ces lieux mornes et froids, et le plus souvent vides.

Pourquoi ce désintérêt de la plupart des Algériens pour leur héritage romain ? Une explication me semble probable. Les Romains étaient des envahisseurs et des occupants, comme les Vandales, les Byzantins, les Arabes, les Ottomans et les Français plus tard. Mais ces « occupants » romains ont contribué à former le pays algérien, car ils se sont intégrés. Je pense notamment aux vétérans de l’armée romaine, installés dans les villes de Timgad, Tébessa ou Lambèse. N’ont-ils pas envoyés leurs fils et petit-fils pour protéger les villes, leurs villes, d’un nouvel envahisseur qui les menaçait, les Vandales ? Les Romains ont contribué à améliorer considérablement l’habitat, le commerce et l’architecture dans les provinces africaines; ils ont construit des routes et des aqueducs, des bains publiques, des bibliothèques comme à Timgad, des théâtres, et leur culture et leur religion étaient loin d’être monolithiques et imperméables. Même en oubliant tout cela, comment ne pas être sensible à la beauté de ces sites et ces monuments, au génie des ingénieurs, architectes et artistes dont les œuvres ont, depuis 2000 ans, façonné le paysage algérien ?

Timgad, Algérie.

Algérie. Site romain de Timgad. Arc de Trajan © A.B.

Malheureusement, ce ne sont pas seulement les Romains et leurs vestiges qui semblent n’intéresser personne. Les monuments de l’époque turque sont tombés eux aussi dans l’oubli. Le plus triste exemple est sans doute le palais du Dey à Alger, qui date du 16e siècle. Le musée du palais du Dey n’existe plus depuis le départ des Français. Le palais lui-même est vide depuis 1978, lorsque, comme l’écrit si joliment le site kherdja.com, « la restauration du monument avait commencé à être envisagée » [sic!]. Le palais du Dey d’Alger est inaccessible depuis des dizaine d’années, et tombe en ruines. Mais ça, c’est une autre histoire.

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